Dernière modification par Johan - 2019-05-02 21:24:56

Diaconie de l’Église et Évangélisation

Profest, une fête qui se veut multicolore et polyphonique, se tiendra à Gand le 30 mai prochain. Profest, c’est le nom actuel de l’ancien « Rassemblement National ». En 2004, le pasteur Michel Bertrand, ancien président du Conseil National de l’Église Réformée de France, était l’invité du Rassemblement National de l’EPUB. A cette occasion, il avait donné une conférence sur ce thème du service et de la diaconie. Un texte qui est toujours d’actualité et qui garde toute sa pertinence. Nous lui exprimons notre gratitude pour l’autorisation qu’il nous donne d’en reproduire ici de larges extraits.

… Je fais trois remarques introductives pour entrer dans ce thème.

  1. D’abord cette entrée par la diaconie, c’est-à-dire par le service n’est pas pour autant une “ entrée de service ” ! Car le service dans la Bible ce n’est pas un secteur annexe de la vie du chrétien, c’est d’abord une manière de qualifier l’ensemble de l’existence croyante. Le service c’est la réponse même du croyant à l’initiative d’amour de Dieu pour lui. Le service, ce n’est pas faire ceci ou cela, mais c’est fondamentalement se tourner vers le Dieu de Jésus-Christ et se tenir devant lui.

  2. Toutefois le mot service revêt aussi un sens précis. Il désigne le champ de l’entraide, de l’action caritative ou diaconale au sein de l’Église et de la société. Ce sont toutes les formes d’action sociale et d’engagement qui nous tournent vers le prochain “ en souffrance ”, le prochain en situation de détresse, de dépendance ou d’exclusion. Aujourd’hui, nos Églises sont amenées à se réinterroger sur cette dimension de leur témoignage parce qu’elles vivent dans un monde où le lien social est en crise, où l’individualisme fait des ravages, où les solitudes se dramatisent et où les solidarités s’affaissent.

  3. Et ce réexamen est d’autant plus nécessaire que nous sommes souvent mal à l’aise avec la question du service, de la diaconie, ce que nous appelons les œuvres. Souvent un fossé existe entre les Églises lieux de la proclamation de la Parole et les lieux où elle prend corps, auprès de celles et ceux qui sont broyés par l’injustice et le malheur. Mais n’est-ce pas pour une raison d’ordre théologique que nous sommes, nous protestants, mal à l’aise avec les œuvres ? Comme si le message central de la Réforme de la justification par grâce faisait peser une sorte de soupçon sur l’agir du croyant, sur toutes les formes d’engagements concrets, sur le diaconal au sens large. Alors même que la cohérence entre le dire et le faire est pour notre témoignage un lieu hautement significatif… vous connaissez le reproche tant de fois entendu, notamment chez les jeunes, à l’égard des croyants : “ ils disent et ne font pas ! ”.

Ces remarques étant faites, je vous propose deux parties à mon intervention.
1. D’abord un temps d’enracinement biblique particulièrement dans les lettres de Paul et dans les Évangiles.
2. Ensuite nous envisagerons les conséquences pour notre service et celui de nos Églises.

1. Enracinement biblique

1.1 Les mots pour le dire ou le vocabulaire du service

  • Les mots utilisés dans l’Ancien Testament pour désigner le service nous confirment d’emblée notre première remarque introductive, à savoir que nous ne devons jamais isoler le service de tout ce qui constitue notre vie de foi et notamment de son expression dans le culte. Souvenons-nous qu’en hébreu c’est le même mot (‘âbad) qui désigne à la fois le service divin, le culte et aussi la vocation au travail de l’être humain (Genèse 2/15), l’exercice de sa tâche quotidienne (Exode 20/9).
  • Le Nouveau Testament utilise plusieurs mots pour parler du service. L’un désigne l’action du serviteur ou de l’esclave (douleuô), un autre l’exercice d’un culte rendu aux idoles (latreuô). Mais il en utilise un qui est d’une autre famille que ceux de l’Ancien Testament. C’est celui que nous traduisons par “ diaconie ”. Ce mot n’était pourtant pas destiné à un brillant avenir. En effet, son étymologie est tout à fait domestique et il désignait habituellement la fonction de “ servir à table ”. Cette origine modeste est très importante car elle indique que le moindre service profane est revalorisé en Christ. C’est pourquoi Matthieu 25/40 utilisera ce terme de “ diaconie ” pour désigner les actions faites “aux plus petits” : nourrir celui qui a faim, donner à boire à celui qui a soif, recueillir l’étranger, vêtir celui qui est nu, visiter le malade et celui qui est en prison. Ce texte souligne de manière exemplaire le caractère ordinaire et quotidien du service.

1.2 Le service chez Paul

En effet, l’emploi du terme diaconie va se concentrer de manière importante chez Paul, et cela dans trois directions.
- Chez Paul le service c’est, en premier lieu, l’annonce de l’Évangile. Tel est le ministère qui lui a été confié : la prédication du Messie crucifié. Son service écrit-il, c’est de “ porter à sa plénitude la prédication de l’Évangile du Christ ” (Rom.15/20). Il n’est donc de diaconie que de la Parole, toute diaconie en procède et y renvoie. C’est dire que dans notre titre, il faudrait en fait inverser les termes et mettre en premier “l’évangélisation”, car elle constitue la première forme de la diaconie.
- C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre un 2ème aspect de la diaconie chez Paul, qui désigne la collecte en faveur des chrétiens démunis de Jérusalem. Loin de l’envisager comme une banale action de solidarité, Paul la célèbre tour à tour comme une “ diaconie ”, une “ liturgie ”, une “ communion ”. Il y voit une œuvre de la grâce (le mot revient à de nombreuses reprises en 2 Cor. 8 et 9), une authentification de son propre apostolat, une confession de l’Évangile du Christ qui “ de riche qu’il était s’est fait pauvre pour vous enrichir de sa pauvreté ” (2 Cor.8/9). C’est dans cet acte de partage, dans ce service de l’égalité entre communautés chrétiennes d’un continent à l’autre que s’éprouve l’authenticité de l’amour (l’agapè) des croyants.
- Enfin, chez Paul, le service s’exprime aussi au pluriel pour désigner les différentes fonctions constitutives de la vie de l’Église, suscitées par l’action du Seigneur et le don de l’Esprit (Rom.12/4ss, 1 Cor.12/4ss). La diaconie n’est pas seulement une tâche impartie à chaque chrétien, elle désigne aussi les charges instituées dans la communauté et par elle, c’est-à-dire les divers ministères. Il rappelle ainsi, par l’emploi de ce mot, que toute fonction dans l’Église est un service, une diaconie. Elle est un ministère et non un magistère.

1.3 Le service du Christ

Si le vocabulaire de la diaconie est relativement peu fréquent dans les évangiles, la figure du serviteur y tient une place importante, référée notamment à Jésus. Plusieurs fois et de manière solennelle ils mettent en rapport la personne du Christ et la notion de diaconie. Notamment au moment où Jésus annonce sa Passion : “ Le Fils de l’Homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude ” (Marc 10/45). Jésus lui-même présente sa mission comme un acte de diaconie allant jusqu’au don de sa vie. Il dévoile ainsi le sens profond de sa messianité et il appelle ses disciples à le suivre sur ce chemin du service : « Si quelqu’un veut être le premier, il doit être le dernier de tous et le serviteur de tous » (Marc 9/35).

J’en arrive ainsi à ma 2e partie.
J’aborderai cinq points dans cette 2e partie.

2. Le service du croyant, une diaconie à la grâce de Dieu

2.1 Le service du croyant, une réponse à la grâce

En effet, le croyant vit de se savoir rencontré, aimé, guéri, sauvé par Dieu. En Jésus-Christ seul, crucifié et ressuscité, nous sont donnés la valeur et le sens de notre vie. En lui nous sommes réconciliés avec Dieu. Telle est l’expérience première de la foi. Notre être véritable ne se réalise donc pas dans notre agir, fut-il le plus généreux, notre salut n’est pas tributaire de nos performances, ni entamé par nos échecs, mais il nous est donné par l’Évangile de la grâce. A cause de cet amour dont Dieu nous aime gratuitement, nous sommes libérés du souci de nous-mêmes. Et c’est précisément cela qui nous permet de nous soucier des autres, de le faire d’autant plus pleinement et sereinement que nous n’avons rien à prouver ni à Dieu, ni aux autres, ni à nous-mêmes. Notre service, notre diaconie sont donc d’abord et avant tout réponse à l’initiative d’amour de Dieu. Ils sont placés sous le signe de la gratitude, de la reconnaissance à l’égard de Dieu. Ils sont des œuvres et des fruits de la grâce. Il faut toujours nous en souvenir. Ni l’urgence de la tâche diaconale, ni notre indignation devant l’inacceptable, ni la passion de transformer le monde ne sont premières. Ce qui est premier c’est l’amour de Dieu qui nous précède et nous donne à nous-mêmes. Le service est toujours second.

2.2 Une Église qui écoute

En effet lorsque nous parlons de notre mission, de notre témoignage, de notre diaconie nous sommes avant tout préoccupés de ce que nous allons apporter aux autres. Nous sommes tellement Églises de la Parole que nous ne savons pas toujours écouter. Une Église servante est donc une Église qui à l’image du Christ écoute et se laisse rejoindre et déranger dans ses projets par l’autre là où il est, comme il est et non comme on voudrait qu’il soit. Ainsi, Jésus se laisse déranger jusque dans sa solitude par les foules affamées que ses disciples voudraient renvoyer. Il accueille la supplication de ceux qui lui demandent la guérison. Il accueille celles et ceux que la société de l’époque rejetait comme impurs ou pécheurs. Et pas ce simple geste, il les replace au cœur de la communauté humaine. Il s’agit de considérer l’autre comme un autre soi-même, comme sa propre chair. Dans compassion, il y a passion, au deux sens de ce mot d’amour et de souffrance. La compassion c’est avoir la passion de l’autre jusqu’à souffrir avec lui à l’image de l’amour de Dieu qui a pris corps dans notre histoire.

2.3 Une Parole qui prend corps

A la suite de Jésus, le service du chrétien articule la Parole et les actes. La Parole, ce n’est pas seulement sa proclamation dans la prédication au cours du culte, mais c’est l’annonce à tous de l’Évangile et cela peut prendre les multiples formes du témoignage personnel, de l’évangélisation et de la mission. Constituée par la Parole, l’Église a pour premier service d’annoncer à tous cette Parole et l’espérance qu’elle communique. Une bonne nouvelle cela se partage. C’est dire que l’accent que nous mettons sur la diaconie et le service social ne doit pas nous dissimuler l’exigence de l’évangélisation et parfois, du même coup, son déficit dans nos Églises. Notre insistance sur la diaconie ne traduit-elle pas parfois une difficulté à communiquer l’Évangile, comme si l’investissement dans le faire venait compenser la carence du dire ! Or cette annonce de l’Évangile par la parole demeure une tâche prioritaire pour l’Église, particulièrement en une période de mutations culturelles accélérées. Renouveau de l’évangélisation et renouveau de la diaconie sont finalement et fondamentalement liés. Pour ce qui est de l’acte, il est généralement compris, dans la perspective du témoignage chrétien, comme une authentification de la parole. Comme un sceau, une signature donnée à la parole. Il a une portée d’attestation, de confirmation. L’acte commente et accrédite la Parole, comme la Parole interprète l’acte et l’identifie. Mais cette diaconie en parole et en actes est davantage qu’un engagement extérieur de l’Église dans la société. C’est une certaine structuration de la communauté elle-même, c’est le déploiement de l’amour du Christ dans la vie de la communauté croyante qui est son corps, c’est sa capacité d’ouverture et d’accueil pour que chacun puisse se sentir reconnu sans avoir à justifier de ce qu’il est ou ce qu’il n’est pas, simplement parce qu’il participe de la même promesse. Celle que l’Évangile inscrit sur toute vie humaine, et sur notre histoire commune. C’est dans la foi en cette promesse que la diaconie puise la force de sa protestation et la persévérance de son action au-dehors.

2.4 Une mission du presque rien

Notre diaconie ne doit jamais être une sorte d’appât pour l’évangélisation ou instaurer une relation de dépendance qui rendrait l’autre plus accessible à notre message. À prospérer ainsi sur des monceaux de détresse, de pauvreté et d’angoisse, nous aurions quelque chose du rapace qui se jette sur la proie, qui repère une brebis blessée ou fragile pour la ravir et s’en gaver. Il ne manque pas de religions ni non plus d’idéologies qui font leur lit des détresses des hommes. Le christianisme, hélas, n’y a pas toujours échappé, et cela en contradiction avec la figure néotestamentaire du Messie-Serviteur. C’est pourquoi le disciple doit toujours vivre son service en référence à la croix du Christ, sans volonté de puissance, d’hégémonie ou d’influence et en se reconnaissant lui-même fragile et limité. Ce qui importe c’est d’assumer notre faiblesse devant Dieu au lieu de la nier. Et c’est vrai qu’à l’image des disciples, nous sommes parfois découragés, nous nous sentons impuissants devant “ la misère du monde ” et le poids du malheur. Ainsi c’est peut-être lorsque l’Église se sent faible, démunie, dépouillée, c’est lorsqu’elle est tentée de baisser les bras qu’elle découvre ce qui constitue fondamentalement son ministère diaconal. C’est lorsqu’elle n’a pas grand-chose à donner qu’elle reçoit et met en circulation le “ presque rien ” qu’elle a de toute façon reçu, ce qui est dérisoire, insuffisant, voué à l’échec et qui pourtant, par la puissance de Dieu, peut rassasier toutes les faims des hommes.

2.5 Le service individuel du croyant dans l’espace laïc

Ce fut l’une des impulsions fondamentales de la Réforme que de souligner la dimension individuelle, quotidienne, profane de la vie de la foi. C’est dans tout le tissu de ses relations sociales, familiales, culturelles, professionnelles, politiques, que chaque croyant est porteur de la vie nouvelle reçue en Christ. Le service du croyant se vit donc comme tâche quotidienne au milieu des autres et en solidarité avec eux. Il n’y a donc pas de séparation entre un espace laïque, profane, et des lieux spécifiques marqués comme chrétiens. La diaconie de l’Église ne saurait se réduire aux diaconats, aux œuvres et aux institutions protestantes, comme si ces lieux étaient les seuls où pourrait s’exprimer, en son authenticité, le service chrétien. Les formes pourront être différentes, mais le service ne sera pas moindre. Car c’est à chaque instant de chaque jour de nos existences quotidiennes que nous sommes appelés à témoigner de la vie nouvelle reçue en Christ et dont le baptême est le signe. Le service du prochain c'est la double exigence du proche et du lointain. Et il faudrait ici parler du rôle des médias qui élargissent le champ de notre diaconie en rendant visibles et proches les êtres souffrants les plus lointains. Ce qui a pour effet d’accroître notre sentiment d’impuissance et notre découragement. C’est dire que le service du chrétien va passer aussi par les médiations du social et du politique. Et les chrétiens n’ont pas à déserter ce terrain-là mais à s’y investir avec toute la force de leurs convictions. Le souci du bien public, le service de la communauté humaine ont toujours caractérisé le protestantisme. Chez Calvin notamment, l'amour est inséparable de la justice, et les implications sociales et politiques de la responsabilité chrétienne font partie de ce qu’il appelle “ la sanctification du croyant ”.

Conclusion

Je conclus en soulignant trois points.

  1. Le premier service, irremplaçable, que l’Église puisse remplir dans le monde est de communiquer autour d’elle l’espérance de l’Évangile. C’est dans cette perspective que s’articulent le service et le culte de la communauté. Le culte en effet n’est pas un repli, un refuge à l’abri de l’histoire, il est l’exercice d’une solidarité avec les autres. La communauté qui se rassemble par la Parole et dans l’intercession est porteuse de toute la vie du monde où elle est placée, avec ses chantiers, ses conflits, ses blessures, et c’est devant Dieu qu’elle va placer cette vie commune. En elle, dans son écoute de la Parole, comme dans sa prière, c’est toute la société qui est concernée, qui est là rassemblée. Tel est le sacerdoce universel des croyants. D’une part porter devant Dieu la vie de tous, représenter devant Lui l’humanité et la création tout entière. Et d’autre part recevoir de Dieu une Parole pour ce monde qu’Il aime. Cette dimension de solidarité - nous nous tenons devant Dieu avec les autres et pour eux- fait du culte de la communauté l’exercice d’une diaconie pour le monde. Il s’agit de prier Christ les yeux grand ouverts sur le monde et servir dans le monde les yeux grand ouverts sur le Christ.

  2. Dans le culte, je voudrais souligner l’importance de la prière comme une manière de nous tenir devant Dieu avec tous ceux qui sont engagés sur le front des blessures sociales, comme avec tous ceux que la vie écrase. La prière est ce moment privilégié où nous nous tenons seuls devant Dieu et en relation étroite avec les autres. Car contrairement à ce que pensent certains, la prière n’est pas une intimité close, un dialogue privé avec Dieu, une évasion hors du monde où les autres n'auraient pas de place. Elle n’est pas comme certains le craignent une fuite loin de l'histoire mais un acte qui nous y ramène. L’homme et la femme qui prient sont des êtres qui, comme Jésus, acceptent d’être “ dérangés ” par l’autre au point de devenir eux-mêmes dérangeants (Cf. Luc 11/5-13). Capables même “ d’importuner Dieu ” ose dire un texte biblique (Luc 18/1-8), “ importuner Dieu ” jusqu’à ce qu’il réponde. Prier c’est appeler dans la nuit pour arracher l’impossible. “ Si tu peux quelque chose, viens à notre secours, par pitié pour nous ” (9/22) implore le père de l’enfant possédé. Prier, c’est joindre les mains sans se croiser les bras.

  3. Je termine en soulignant que dans notre service nous ne pouvons que nous livrer avec ce que nous sommes : paroles et gestes maladroits et fragiles. Notre service ne fait que préparer le chemin, ouvrir un espace pour Dieu. Nous demeurons fondamentalement des serviteurs inutiles, ce qui doit nous délivrer de toute obsession du résultat. Dans notre service, nous ne savons jamais quand survient l’essentiel, car le service du monde demeure d’abord l’œuvre de Dieu lui-même.

Pasteur Michel BERTRAND