Dernière modification par Johan - 2018-08-29 20:01:17

Notre thème de l'année

« Sortir de ses murs »

Voilà, comme disait un célèbre général français, un vaste programme ! (2) Sortir de ses murs demande un certain nombre d’éléments et non des moindres. Je n’en prendrai ici que quelques-uns, sachant que ce sera une réflexion d’une année. Premier élément : c’est vital !

Toute la vie est un appel, un élan à sortir de ses murs. Il n’y a que la mort pour nous renvoyer définitivement entre six planches, nous enfermer, six pieds sous terre qui plus est, pour être certain que nous ne nous échappions pas. Mais même là, n’avons-nous pas de notre vivant l’aspiration à un ailleurs que cette closerie ? La vie aspire à sortir de ses murs, c’est un fait.

Naitre est en soi une expulsion, la première, une mise à l’air.

"J’suis né en mai, c’est moi l’printemps, d’un ventre épais, j’ai foutu l’camp" (3) , chante Daniel Darc dans son dernier album, quelques mois avant de mourir. Affirmation la presque veille de la mort que vivre c’est partir, donc sortir des murs, et que lorsqu’on ne peut plus partir c’est qu’on est mort ou en train de mourir. Comme quoi, si partir c’est mourir un peu – suivant l’adage –, ne pas partir c’est mourir complètement. D’ailleurs, une naissance ouvre à l’existence. Étymologiquement, exister – du latin ex et istere mot à mot être s’éloignant de, c’est être dehors, d’où se manifester, se montrer… vivre. Aussi brutal que cela puisse être parfois (mais pas toujours, heureusement), la vie commence donc par la sortie de ce lieu devenu trop étroit et qui cependant lui a permis de s’épanouir. Ventre de la mère, dont le vivant aura la nostalgie parce qu’il y faisait chaud, il y faisait bon être, alors que dehors c’est l’inconnu, c’est le froid, c’est l’inconfort de la faim non satisfaite sur le moment où elle est, c’est la lutte pour la vie, c’est la pollution, la guerre, toutes ces choses que les humains font ou défont et qui peuvent faire regretter le bon temps.

"Comme quand c’était le temps d’avant qu’on soit poivrots" (4) . Et si l’enfant, pour une raison ou pour une autre, ne peut pas sortir, il faut aller le chercher de toute urgence, sinon il mourra et sa mère qui le porte aussi.

La vie commence par une sortie, et cela continue ainsi.

Il faut bien qu’un jour, l’enfant sorte de la maison familiale, ne serait-ce que quelques heures dans la journée, pour apprendre, aller à l’école, se confronter aux autres, apprendre qu’ils ne sont pas toujours des ennemis, qu’ils peuvent être des amis aussi. Là aussi, c’est un déchirement. Bien qu’ils soient tous les trois grands, j’ai encore le souvenir des pleurs de mes enfants aux premiers jours de la maternelle. Lâcher la main de l’enfant en larmes était aussi une épreuve pour le père que j’étais.

Et combien de fois, avec leur mère, ne nous sommes-nous pas dit que nous aimerions être des petites souris pour voir comme cela se passe dans la salle de classe ! Mais non, ils n’étaient plus entre nos murs, mais entre d’autres, les leurs, avec leurs institutrices/instituteurs et leurs camarades. Un autre univers, dont ils ne disaient presque rien au retour à la maison. C’est normal, il faut du temps à l’enfant pour faire le lien par la parole entre ces deux univers.

Ensuite, ce sont les premières nuits passées à l’extérieur de la maisonnée, chez un cousin, une cousine, des ami.es de l’école. Pas toujours simple. Angoisse de l’abandon, donc de mort, de ne pas pouvoir revenir entre ses murs à soi. Cependant, des parents qui refusent à leur enfant de sortir, font de la chambre de l’enfant (ou de la cave) un reclusoir sont des criminels. Même pour de bonnes raisons. La mère, dans L’arrache cœur, aime tellement ses enfants et veut tellement les protéger qu’elle finit par élever de hauts murs autour de sa maison. Il faudra qu’ils mangent des limaces bleues pour pouvoir prendre leur envol (5) . Amour obsessionnel qui étouffe et ne permet pas de vivre. Quant à l’enfant qui refuse de sortir, il relève de la psychanalyse.

Enfin, l’enfant part… sauf à devenir un Tanguy (6) . Là, ce sont les parents qui n’en peuvent plus. Que l’enfant devienne enfin adulte, qu’il s’assume, qu’il quitte nos murs pour s’en construire d’autres, par nécessités professionnelles, par amour… qu’il sorte des murs, enfin ! Une histoire humoristique raconte qu’un prêtre, un pasteur et un rabbin discutent sur le commencement de la vie. C’est à la conception, déclare le prêtre. C’est à la naissance, dit le pasteur. Non, dit le rabbin, c’est quand les enfants sont casés. La vie se développe avec la liberté, liberté des mouvements (l’enfant apprend à marcher), liberté de penser (apprendre à réfléchir), liberté d’aimer (celle qui s’épanouit dans le respect de l’autre).

Et que serait notre perception du monde, si des aventuriers n’avaient pas fait exploser les murs de nos horizons ? Explorateurs, marins, commerçants, marchands et marchants aussi qui ont repoussé les frontières géographiques et culturelles. D’aucuns voudraient fermer les frontières. C’est ouvertes, qu’elles ont du sens. En sciences aussi il a fallu des découvreurs pour que nous progressions dans les connaissances, allant de découverte en découverte, permettant de soigner, de guérir. Et même notre univers dont les limites sont repoussées… à l’infini d’un multivers ! Il faut des gens curieux qui osent soulever les couvercles (7) , pousser des portes ou ouvrir des fenêtres.

Voilà l’autre grande idée : un mur n’a de sens que s’il a des portes et des fenêtres qui s’ouvrent et ne restent pas closes, qui permettent d’aller et de venir. Un jour, échangeant avec Daniel Cohn-Bendit, celui-ci disait une chose qui me parait encore sensée aujourd’hui : pour gérer l’immigration, il faut que les frontières existent, certes, mais qu’elles soient ouvertes pour permettre aux gens qui viennent de repartir, de revenir, de repartir encore, etc… Des frontières fermées enferment les migrants à tout jamais. Il y a rupture de l’équilibre entre les allers et les retours. Seuls les allers sont possibles.

Une porte non verrouillée permet de rassurer, fait disparaitre l’angoisse de séparation puisqu’il y a un retour possible. L’enfant peut construire sa maison, bâtir ses propres murs puisqu’il sait que la porte de ses parents n’est pas close à tout jamais. L’enfant peut naitre puisque les bras de ses parents vont l’accueillir. C’est même la fonction du parent qui n’a pas donné la vie que d’accueillir, de tendre les bras, de reconnaitre cette vie à ses débuts. Il est celui qui, de l’extérieur, permet l’existence… il embrasse (au sens étymologique), bien étreint sans étouffer. Déjà l’enfant reçoit ce message que dehors, ce n’est pas que le danger, l’angoisse, la mort… c’est la vie, l’amour, l’assurance de pouvoir être. Sortir de ses murs, c’est vivre.

Pasteur Bruneau Joussellin


(1) Recueil Alléluia
(2) Le Général de Gaulle aurait répondu cela lorsque quelqu’un lui aurait lancé :« Mort aux cons »
(3) Daniel Darc, C’est moi le printemps ; in La taille de mon âme, 2011
(4) Jacques Brel, Jef
(5) Boris Vian, L’arrache cœur, roman
(6) Tanguy, film d’Étienne Chatiliez, 2001
(7) C’est le sens de dé-couvrir