Dernière modification par Johan - 2020-02-01 13:21:33

UN JOUR DE GAGNÉ

Vroum ! La voiture qui me suivait depuis un moment me dépasse nerveusement. Je la surveillais du coin de l’œil, la soupçonnant de vouloir ouvrir mon coffre pour y piquer mes courses, vu le faible écart entre elle et moi. Pourtant, je ne pense pas conduire comme une « casquette », « casquette » étant, dans notre famille, synonyme de conducteur.trice portant casquette matérielle ou virtuelle et roulant pépère.mémère en entrant sur l’autoroute, à 50 à l’heure. Mais bon, il faut croire que le respect des limites de vitesse, que j’ai par ailleurs acquis de manière proportionnelle à la hausse des amendes et de mon âge, ne plaît pas à tout le monde. On est pressé de chez pressé.

On fait ses courses calmement, mais pas lentement quand même. Vroum, un caddie « brûle le feu rouge » pour arriver à la caisse avant vous. Mince, mon arthrose, va falloir patienter, ma belle, vu que le caddie en question est plein à ras bord de petits articles. Ça va durer ! Si au moins, il avait pu acheter des pellets, le gars !
Bah, profitons-en pour faire une analyse sociologique des chalands de l’enseigne ! Et posons un pied, puis l’autre, sur l’étage bas du caddie… Cela repose et fait patienter.

Chaque fois qu’on me dépasse ainsi, cela m’énerve prodigieusement, je ne sais pas pourquoi. Je sais que je devrais laisser couler, avec un peu de condescendance de préférence, même si ce n’est pas très chrétien, mais cela soulage tellement. Notre fils Pascal me dirait que je n’ai pas encore atteint le cinquième pic de la sagesse tibétaine. Absolument véridique. Je m’escrime à escalader le premier et encore.

Cependant.
Cependant une question me vient chaque fois à l’esprit : vous qui avez commis l’impair, que dis-je, avez eu l’outrecuidance, de me dépasser de manière si peu élégante, qu’allez-vous faire de ce temps gagné ? Peut-être allez-vous tout simplement vous retrouver juste devant moi au feu suivant ? Jubilation assurée pour votre scribe !
Ou bien allez-vous, vous aussi, devoir attendre un temps infini dans la file de la caisse 1, alors que la 2 s’ouvre et que je vais pouvoir y aller ? Jubilation au carré !

Revenons à ma question : qu’allez-vous faire de ce temps gagné ? Vous savez sans doute ce qui vous pousse à courir : des soucis, des urgences, des obligations, des responsabilités importantes, des enfants à aller chercher, un parent à visiter à l’hôpital, un médecin à voir pour une maladie grave, une tâche à remplir, un engagement à tenir… les raisons sont multiples et valables.
Vous remarquerez que j’ai été très humaine et vous ai trouvé de nombreuses excuses.
Les mauvais jours, je bougonne : si c’est juste pour aller vous taper devant votre TV ou votre smartphone, c’est pas la peine de faire tout ce cirque. Car c’est peut-être ça aussi : courir pour rien ou pour du vide, du superflu.

Nous avons de la chance, en 2020, année bissextile : nous gagnons un jour, un samedi en plus.
Qu’allons-nous en faire ?
Amnesty a résolu la question en organisant une série de formations. Pourquoi pas, c’est une bonne idée.
On pourrait transposer dans nos Églises.
Ou bien, on pourrait faire une bonne action (ou plusieurs, encore mieux), même si ce n’est plus très à la mode : visiter un.e isolé.e, écrire un mot gentil, donner un coup de fil amical, inviter quelqu’un qu’on n’invite jamais.
Prendre le temps de réfléchir au sens de sa vie, choisir une autre direction, laisser libre cours à sa créativité, respirer, écouter, voir, sentir, vivre, prier…

Mais pas rien que le 29 février, hein !
Tous les jours peuvent êtres « gagnés ».

Yvette Vanescote
Février 2020