Dernière modification par Johan - 2019-06-30 16:27:36

AU REVOIR, JEAN-LUC

Te voilà de l’autre côté du décor, toi qui ne rechignais pas à jouer un peu la comédie pour obtenir une douceur (de plus) à tes parents.
Soixante ans, ce n’est pas un âge pour mourir, mais dans ton cas, c’était un exploit.
Comme on dit si joliment maintenant, tu étais une personne « extra-ordinaire ». Cinquième d’une fratrie de six, tu es venu bousculer la vie de cette famille qui a su accueillir, gérer avec amour, patience, chaleur, simplicité ton handicap d’enfant trisomique.
J’ai toujours admiré tes parents qui ont su trouver le bon dosage pour t’élever sans chichis, comme les autres, mais avec certainement beaucoup d’attention.
Tu faisais partie à part entière de la famille, de toute la famille, et personne, au grand jamais n’aurait émis l’idée de te mettre à part, de te cacher lors des fêtes familiales. Tu étais bienvenu à tous les événements, pour autant que tu en aies eu l’envie.

Je te vois chanter à tue-tête avec Dalida, une de tes idoles ! Tu connaissais toutes les paroles de ses chansons, tu vivais la musique dans ton corps et rien ne pouvait te retenir de danser si l’envie t’en prenait.
Ils me manquent ces samedis soirs, où tu accompagnais tes parents, pour une partie de whist pour les uns, et de chanson à la télé pour toi.
« Jean-Luc, baisse le son », tonnait ton père, perturbé dans ses entreprises hasardeuses aux cartes. Tu obtempérais… un peu de temps pour remonter subrepticement le son au fil de la soirée, pensant que personne ne s’en apercevrait !
C’est que tu t’étais boosté en chipant une tranche de jambon, au passage près du plat de charcuterie, toi qui avais déjà soupé à la maison, à ton heure fixe.

C’est que tu avais des règles immuables qu’il ne fallait pas perturber, au risque de rouspétances véhémentes : le réglage de ta montre aux changements d’heure ou la régularité au travail au village N°1. Tu n’aurais manqué le boulot sous aucun prétexte et je t’ai vu pleurer lorsque le Village te mettait au chômage pour une semaine.

A la maison aussi, tu travaillais : collage d’image Artis dans les albums (mieux que nous, trop impatients d’avoir fini). Il fallait voir ton application : pas question de gâcher le métier !
Tu as usé des dizaines de fers électriques, à repasser le linge de ton frère cadet, chaque semaine. Au fil des années, cette tâche te prenait de plus en plus de temps : il te fallait une matinée pour repasser un Tshirt. C’est que depuis ta retraite, tu disposais de toutes les matinées pour exercer ta passion. Mais, midi sonnant, tu laissais tout tomber pour passer à autre chose, c’était une de ces règles immuables dont je vous ai parlé.

Depuis le décès de tes parents, il y a cinq ans, tes frères et sœurs ont pris le relais, te faisant nager, aller en vacances, marcher si tu voulais bien. Ils surveillaient ton bien-être et ta santé de manière aussi efficace et naturelle que tes parents. Ils ne t’ont pas laissé tomber, ils ont veillé à ta sécurité, à tes droits.

Maintenant, je peux t’avouer que j’adorais quand tu « roulais » tes parents et arrivais, avec des allures de Sioux, à chiper un yaourt ou une autre bonne chose dans le frigo, en « stoemeling » comme on dit dans la langue de Vondel. Tu étais doué d’un humour certain et pouvais rire aux éclats, plongé dans ton monde intérieur.
Toi qui ne savais pas lire, tu consultais le plus sérieusement du monde, le Moustique et le marquais à la page des programmes télé du jour. Par quel mystère arrivais-tu à t’y retrouver, je ne sais pas.

Jean-Luc, tu nous manques déjà.
Tu nous as appris la richesse de la différence. Tu nous as appris combien il est important de compter des personnes telles que toi dans ce monde impitoyable. Tu nous as appris à cheminer avec toi, à nous intéresser à ta vie originale.
On peut échafauder les plus belles philosophies du monde, si on n’est pas capable d’aimer, de respecter, d’inclure tous les Jean-Luc de la terre, alors ce n’est pas la peine.

N’est-ce pas Jean-Luc ? Mais wééééé.

Yvette Vanescote
Juillet et août 2019