Dernière modification par Johan - 2021-09-01 10:17:19

R.I.P

C’est fini. Le crabe a gagné. Tu reposes dans ton cercueil, immobile, irréelle, statue de cire.
J’ai de la peine à le croire, pourtant je savais. Je savais depuis longtemps que tu ne triompherais pas, même si, toi, tu ne voulais pas voir l’horreur en face.
Eh bien voilà. Tu nous manques déjà. Cruellement. Je n’aurais jamais pensé que cela allait me creuser à ce point. Toutes sortes de souvenirs remontent à la surface : des chants, beaucoup de chants, tu en connaissais des tonnes par cœur. Des parties de fous-rires. De l’agacement parfois : tu pouvais être entière et buttée dans certaines affirmations. Ben, comme nous tous, pour finir. Une forte tête, ce n’est pas moi qui irai dire quelque chose là-dessus.
Des moments de grande tristesse aussi, lors de ton veuvage précoce. Le partage de tes soucis, tu sais bien lesquels, pas besoin de faire du tamtam. Toutes les familles ont leur bouteille à encre.

On dit en Afrique : « un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ».
Oui, cela me bouleverse à chaque fois et, de plus en plus, en vieillissant : tout un pan de la mémoire familiale qui disparaît avec le décès d’un de ses membres.
Plus moyen de savoir les liens de parenté avec un tel, plus moyen de retrouver cette fameuse recette, plus moyen de se rappeler ce texte, les paroles de ce chant. Quand je verrai maman, je lui demanderai. Ah mais non, ce n’est plus possible… Combien de fois ne me suis-je pas surprise à penser cela, très fugitivement.
Trop tard.
Oh, je sais, « internet est mon ami », dirait notre fils cadet. Ce n’est tellement pas la même chose.

Oui, reposez en paix, vous tous qui nous avez quittés. Vous l’avez mérité. Nous devons nous débrouiller et vivre avec nos questions pendantes.
Il est arrivé que je vous écoute d’une oreille distraite, je le confesse, dans vos récits anciens, dans vos explications généalogiques. Quand on est jeune, on trouve cela rasoir, et, en plus, on croit les autres (et soi-même) immortels.

Comme me prévenait mon frérot Marc, lors d’un jeu d’enfant d’alerte à la bombe, après la guerre, quand on est mort, c’est pour la vie.
En effet, quand tout est fini, il est trop tard. Trop tard pour dire son amour. Trop tard pour faire la paix. Trop tard pour complimenter. Trop tard pour partager. Trop tard pour tout ce qui demeure dans le cerveau et sur le cœur.
Et on reste sur le quai, les bras ballants, les valises aux pieds, lourdes de regrets, d’occasions manquées.

Si nous voulons pouvoir continuer à vivre, en paix avec nous-même, combien devons-nous prendre attention à ceux qui nous sont donnés comme parenté, même si une soi-disant sagesse déclare qu’on ne choisit pas sa famille, mais bien ses amis.
Parfois cela demande un effort : on connaît si bien leurs défauts et eux… les nôtres. Parfois, ils nous blessent, nous énervent, nous jugent, mais nous faisons pareil.
Ah, mes amis, lorsqu’on arrive à dépasser ces accrocs, à se pardonner mutuellement, quel sentiment de plénitude et de paix. Lorsqu’on arrive vraiment à ne pas donner prise à la méchanceté, aux paroles acerbes, aux critiques, aux mesquineries, aux comptes d’apothicaire, quelle victoire sur soi-même et sur son propre esprit de vengeance.

La paix. Durement gagnée. Une paix de sermon sur la montagne.
Une paix divine qui nous est donnée, non pas comme le monde la donne…

Yvette Vanescote
Septembre 2021