Dernière modification par Johan - 2019-05-02 19:24:12

LE MOTARD PHILOSOPHE

Avec les beaux jours fleurissent les motards sur nos chemins, fleurs parfois vénéneuses pour la circulation routière et les autres usagers en tous genres. Ce ne sont pas tous des bandits, tant s’en faut, l’historiette que je vais vous raconter le prouve.

Automne 2018. Vos retraités préférés vadrouillent encore par monts et par vaux, dans cette France charmeuse et accueillante. Une halte s’impose, dans un petit hôtel dont les Français ont le secret. Le dîner (appellation du cru, il faut bien se mettre à la langue du pays) s’achève dans le bonheur total, lorsqu’une voix joyeuse s’annonce à la réception et commence à baratiner un max. Tiens, un compatriote d’Anvers, parfait bilingue (voire plus) et bavard ! Étant donné l’heure, notre homme, motard de son état, monte se coucher sans plus tarder. Fin de l’épisode.

En êtes-vous certains ? Connaissant votre scribe, sa curiosité naturelle des gens et de leur vie, elle ne rate pas son coup, au petit déjeuner, lorsqu’elle voit notre homme en question, seul à table. Une conversation sympa s’engage et notre Anversois déroule en peu de temps un brin de sa vie : veuf depuis peu de temps, son épouse étant décédée d’un cancer non décelé à temps, notre ami a empoigné sa moto et s’est mis à sillonner les routes d’Europe, par l’Allemagne, la Suisse et l’Italie pour arriver…au Portugal où un de ses enfants habite. Ancien photographe qui a bien gagné sa vie, à ses propres dires, il a distribué ses biens meubles à ses enfants, n’a gardé que son bel appartement à Anvers –assurance vieillesse en vue de la maison de retraite !- et, à 72 ans, s’est mis en route pour avaler des milliers de km en costume de motard. Rien d’extraordinaire, me direz-vous.

Patience, attendez la suite. Notre motard est un artiste, je vous ai dit sa profession et, en connaisseur, il apprécie les paysages et autres splendeurs que la nature lui offre. Il photographie, s’arrête, parfois très longtemps, au point d’oublier l’heure, trompeuse en été et en automne. Pas de logement en vue ? Auberges et hôtels fermés ? Aucun problème : une prairie verdoyante, un banc, un abri de bus feront l’affaire. N’est-ce pas si inconfortable, lui demandé-je, pensant au sur-matelas que nous transportons pour moi à travers le monde entier, vu l’état de mes vertèbres ! Mais non, madame, on se couche, on ferme les yeux et on dort ! Rires joyeux à l’appui.

Quelle belle rencontre ! Car, indépendamment de l’anecdote, notre homme nous a fait partager son amour et son admiration pour la nature, sa « dégustation » des paysages, ses méditations et voyages lents : du « slow tourisme », au point d’oublier tout le reste. Il aurait pu s’enfermer dans son appartement à Anvers, se recroqueviller et s’enkyster sur sa peine, mais il a préféré partir très simplement à la rencontre des chemins et des gens, car un bavard chaleureux pareil rencontre inévitablement ses semblables et partage avec eux.

Un seul regret : j’ai loupé le coche : j’aurais dû lui demander ses coordonnées pour l’inviter chez nous et cultiver sa philosophie de vie avec lui : partir quasi sans rien, s’arrêter où on se plaît, oublier le temps qui fuit, méditer. Mmmmmmmmmm. Le bonheur !

Après tout, pourquoi ne pas s’y mettre aussi ? Lâcher du lest… N’est-ce pas ce que Jésus conseille au jeune homme riche, en ajoutant le partage ? Admirer la nature sans souci et sans remords… Les oiseaux du ciel et les lis des champs ne se tracassent pas de leur sort, mais font confiance au Créateur pour demain et les jours qui suivent… Méditer et prier, en symbiose avec la nature et ses beautés… Le beau temps nous y invite. Mais pas seulement : en toute saison, l’émerveillement devant la Création peut nous saisir et gonfler nos cœurs de reconnaissance.

Yvette Vanescote
Mai 2019