Dernière modification par Johan - 2015-05-17 15:09:25

Jean 15 : 1-8 ; Zacharie 8 : 9-13 ; 1 Corinthiens 15 : 20, 24-25, 28

Frères et sœurs en Jésus Christ ce matin le passage de l'évangile de Jean nous invite à entrer dans le cercle intime de ceux que Jésus a choisis comme disciples. En contraste avec les trois évangiles synoptiques qui retracent le déroulement du ministère de Jésus selon un ordre chronologique, l'évangéliste Jean choisit une voie différente en dressant devant nous un triptyque qui éclaire dans une premier tableau la rencontre entre Jésus et le peuple dont il est issu Rencontre marquée tour à tour par des moments d’exaltation populaire, des signes de rejet qui se manifesteront particulièrement dans le chef de l'establishment religieux, l'incompréhension de la part des disciples et la crainte de beaucoup d'être exclus de la synagogue. Dans le tableau central du triptyque l'évangéliste nous met en présence d'un Jésus qui révèle à ceux qu'il a choisi pour être ses témoins la signification et la portée réelle que sa présence aura dans les heures qui suivent pour et dans l'histoire du monde. Dans le troisième tableaux la Parole que Jésus a révélé à ses disciples entre charnellement dans l'histoire des hommes sous la forme d'un homme supplicié sur une croix et d'une voix : Marie" dans laquelle Marie reconnaît vivant celui qu'elle a suivie.

Le passage retenu pour cette prédication est au centre du deuxième tableau.

Les disciples viennent de prendre connaissance au chapitre précédent que leur vie va être bouleversée; ce Jésus qu'ils ont suivi en laissant tout dernière eux leur annonce cette nuit là qu'il les quitte. En contraste avec le premier et le troisième tableau où l'accent est mis sur la narration, dans cette deuxième partie le temps semble s'être évaporé. Cette rencontre nocturne s'étend sur 5 chapitres de l'évangile mais elle se passe dans une seule nuit !

Ce contraste dans la manière d'appréhender le temps est voulu par l'évangéliste Dans la première et la troisième partie de l'évangile nous avons chaque fois à faire à une narration des événements qui se succèdent dans un ordre chronologique; dans la deuxième partie le temps revêt une autre densité; il est ce que les Grecs appelaient un "kairos" une occasion, un temps particulier, décisif.

Pour l'évangéliste Jean cette nuit de la rencontre entre Jésus et ses disciples transcende le temps ordinaire. Au delà des disciples que Jésus a réuni pour la dernière fois Jean inclut, par anticipation, tous ceux qui constitueront l'église auxquels son évangile s'adresse. Le fait que dans cette rencontre les disciples qui y participent n'y soient pas désignés comme les " douze" souligne cette volonté de l'auteur de notre passage d'étendre la liste des présents à l'ensemble du peuple de Dieu.

En tant que chrétiens nous vivons simultanément dans le temps ordinaire, celle qu'on a appelle l'année civile et celle que l'on désigne par l'année liturgique.
Ce dimanche ci se situe dans la période de 40 jours entre Pâques et l'Ascension. Ce nombre de 40 a une charge symbolique particulière dans le récit biblique: c'est la période où Dieu par l'entremise de Moïse instruit son peuple avant son 'entrée dans la terre promise. C'est aussi dans le désert que Jésus apprendra à résister aux tentatives de dévoiement de Satan et à se durcir dans la détermination dont il aura besoin pour les épreuves qui l'attendent. C'est à dessein que l’Église s'inscrit dans cette histoire particulière de Dieu avec son peuple. Luc nous apprend, au début du livre des Actes que " pendant 40 jours il ( Jésus) c'était fait voir aux apôtres et les avaient entretenus du règne de Dieu Royaume de Dieu"
Le fait que le texte de l'évangile pour ce dimanche soit celui retenu par le lectionnaire n'est pas fortuit.

Lorsqu'on écoute attentivement ce texte de Jean; ce qui retient l'attention est l’occurrence de deux verbes/ deux expressions qui structurent ce passage: il s'agit des verbes: demeurer (8x) et produire du fruit (6x). Ces deux verbes sont étroitement liés mais en même temps, mis en face l'un de l'autre ces deux expressions expriment une polarité.qui est signifiée tout au début de notre passage Le verset 2 prévient: on peut "être en Jésus et ne pas produire du fruit!! Jean évite toutefois d'utiliser ici le verbe "demeurer!!". Ce qui, a contrario, souligne l"importance que l"évangéliste attribue au verbe "demeurer" qu'il utilise 40 fois dans son évangile!!

Que faut-il entendre par "demeurer?" et comment comprendre la relation qui lie ce verbe au fait de produire du fruit?

Pour répondre à ces deux questions il faut remonter dans le texte qui commence par un "Je suis" Ce " je suis " est fréquent chez Jean ( 6.35,47,51) .Je suis le pain de vie ; au chapitre 9 je suis la lumière du monde et au chapitre (10.11,14) je suis le bon berger.
A chaque fois qu'il utilise cette expression Jésus se révèle. Le "ego eimi" se situe dans le prolongement et comme en écho au Nom qu'il est interdit de prononcer; parce que Dieu se cache en révélant son Nom à Moïse.

En annonçant qu'Il est la "vraie vigne" Jésus se pose comme celui sur lequel toutes les attentes, qui depuis toujours habitent et agitent les hommes, peuvent se trouver satisfaites.
En ajoutant que son Père est le vigneron il rappelle l'intimité de la relation que Jésus a avec Dieu son Père. L'accent persistant mis sur cette relation est le fil rouge qui traverse l'ensemble de l'évangile de Jean. Depuis l'intervention rugueuse de Jésus dans le Temple que Jean place, à dessein, au début de son évangile afin de localiser d'emblée le conflit qui s'approfondira au fur et à mesure que l'on avance dans l'évangile pour aboutir à sa condamnation à mort par le Sanhédrin pour avoir profaner le Nom de Dieu en se déclarant son Fils.

Si effectivement les expressions "demeurez en moi" et "portez du fruit" structurent l'ensemble du discours d'adieux que Jésus adresse à ses disciples cette nuit là elles ne peuvent se comprendre qu'à partir du conflit qui oppose le projet que Dieu a pour sa création et les hommes qui l'habitent et ceux qui prétendent avoir reçu le pouvoir de juger entre le vrai et le faux.

A l'encontre de cette prétention, Jésus déclare explicitement à ses disciples comme Il le dit à nous aujourd'hui : ce n'est pas par vos efforts que vous produirez de bons fruits mais en découvrant dans les aléas de votre vie quotidienne que la parole que je vous ai dite est une parole à laquelle vous pouvez vous fier.

Jésus s'identifie à une vigne qui est "vraie" dans le sens hébraïque du mot "êmeth" c'est à dire "qui tient bon", qui est fidèle; ex: le juif dira d'une pomme pourrie qu'elle n'est pas "êmeth". Une vraie vigne est une vigne qui répond pleinement à ce que l'on attend d'elle à savoir; qu'elle produise du bon raisin. En s'identifiant à une vigne Jésus en appelle à une métaphore familière aux disciples; la vigne est l'image dont les prophètes se sont servis pour désigner le peuple d'Israël en tant que partenaire de l'alliance que Dieu avait conclue avec ce peuple. Mais, ce qui frappe lorsqu'on interroge ces prophètes c'est que tous nous montrent une vigne dont la production ne répond pas à ce que son propriétaire était en droit d'attendre d'elle. La seule exception se trouve chez Zacharie dans le passage que nous avons lu mais il s'agit d'une parole tournée vers les temps à venir!!!. L'adjectif " vraie" dans "vraie vigne" à laquelle Jésus s'identifie a une grande charge symbolique: Jésus se substitue à son peuple; il annonce à ses disciples la raison de sa présence parmi eux: il prend la place du peuple dont ils font partie.

Le caractère intime et confidentiel de cette rencontre nocturne n'a rien d'une retraite ni d'une fuite devant les bruits du monde il s 'agit de la mise à jour d'un plan de campagne Le monde extérieur reste présent à l'intérieur même du cercle intime où Jésus a regroupé ceux qu'il a choisis pour entrer dans le projet que le Père a confié à son Fils. Cette nuit, Jésus, au début de cet entretien a dit à des disciples désemparés par l'imminence de son départ qu'ils ne seraient pas laissés seuls. En disant qu'il est la vraie vigne Jésus confie aux disciples que Dieu n'abandonne pas l'alliance qu'il a conclue avec son peuple. La parole du prophète Zacharie d'"une vigne qui rendra son fruit" ( Zach 8.12) deviendra réalité.

L'histoire de l'alliance qui commence avec l'appel lancé à Abraham, se traduit plus tard par la libération du peuple d'Israël de l'oppression égyptienne semble, manifestement au moment où se déroule la rencontre avec ses disciples traverser une crise profonde.

L'histoire de l'alliance va cependant connaître une refondation; c'est ce qu'il faut entendre et comprendre lorsque Jésus déclare qu'il est la "vigne vraie". En dépit de nos infidélités Dieu n'abandonne pas le projet qu'il a pour la création toute entière. C'est cette grande nouvelle que Jésus, au moment où il les quitte, confie à ses disciples et, au-delà de ces derniers, à son Église.

Mais Jésus ajoute que la réception de cette grande nouvelle passe par notre disponibilité à la recevoir. Cette disponibilité à la recevoir ne va pas de soi, d'où cette insistance sur le "demeurer en moi " qui est le cantus firmus qui sous-tend le texte.

L'histoire des hommes et des peuples est une longue suite de projets successifs.
Un regard sur le siècle qui nous a précédés nous rappelle le prix en vies humaines que certains de ces projets ont coûté. L'année dernière et cette année encore la presse, les documentaires nous les rappellent.

Avons nous véritablement retenu les leçons de ce passé proche? Celui qui jette un regard lucide sur ce qui se passe autour de nous ne peut qu'être inquiet devant les défis de tous ordre qui se posent non seulement à nous, dans cette partie du monde protégé mais à l'ensemble des hommes et des femmes qui peuplent notre terre.
L'injustice croissante dans la distribution des richesses que la terre et les hommes produisent;
les atteintes portées par un modèle de production et de consommation livré au "gain rapide;
la lourde menace sur l'équilibre des écosystèmes qu'illustre le réchauffement climatique dont les conséquences s’avéreront incontrôlables;
le délitement du tissus social qui se manifeste notamment par le fossé qui s'élargit entre le monde politique enfermé dans le court terme et la société civile, la résurgence d'une violence aveugle;
une fuite dans le repliement sur soi.

Cette inquiétude quant à notre avenir et celui de nos enfants nous, en tant que chrétiens nous la partageons avec nos contemporains.

Cette inquiétude était aussi celle des disciples cette nuit là. Eux aussi se demandaient ce qu'ils allaient devenir; quel serait leur sort; eux qui avaient suivi celui qui allait être livré à la vindicte populaire par leurs autorités religieuses et politiques.

Bien sûr le contexte qui était celui des disciples est différent du nôtre mais les mêmes questions nous habitent.

Osons les mots: Où est le Seigneur de la création et de l'histoire dans tout cela ?

Les paroles de Jésus à ses disciples sont, non pas une mais la réponse à cette question. Jésus comprend le désarroi de ses disciples il il est homme et comprend ce qui se passe dans le cœur des hommes.

En affirmant qu'il est la "vraie vigne" Jésus pose un acte politique c'est à dire qu'il déclare avoir reçu de son Père un droit de regard sur la conduite de l'histoire des hommes. Il n'est ni neutre ni indifférent par rapport à cette histoire. Devant Pilate, Jésus parlera d'un Royaume ( Jean 18.33-37) qui n'est pas de ce monde c'est à dire qui ne procède pas de ce que st Augustin appelait le "désir de pouvoir" qui est à l'origine des différents régimes de pouvoir qui se sont succédés au cours des siècles.

Dans cet ultime dialogue avec ses disciples, c'est d'un autre Royaume, d'une autre forme de pouvoir qu'il est question. Mettons-nous à la place de ces disciples!! Ils savent désormais que Jésus va les quitter, Judas a déjà pris les devants, Thomas, Pierre et Philippe montrent tour à tour leur désarroi.
Ils ne comprennent pas ce que Jésus leur dit lorsqu'il leur apprend qu'en dépit de son départ ils ne seront pas laissés seuls. Eux qui ont besoin de sa présence s'entendent dire qu'ils sont chargés de poursuivre la mission qui lui a été confiée. Jésus voit, dans ces hommes apeurés qui s'accrochent malgré tout à sa personne, ceux qui constitueront les piliers de ce qui constituera plus tard son Église à qui sera confiée la proclamation du Royaume à venir.

Jésus sait que le chemin de ce Royaume a venir sera semé d'obstacles, de pièges mais aussi de signes annonciateurs de son accomplissement.

L’Église, au travers des siècles et dans sa diversité, n'a pas échappé aux ambiguïté de tout ce qui relève de l'histoire. A plusieurs reprises elle est tombée dans les pièges que l'Adversaire avec un grand A a tendu afin de la détourner du chemin que le Seigneur de l'histoire a ouvert pour elle.
Sans l'appui fidèle et puissant de l'Esprit, l’Église n'aurait pu laisser cette trace fragile mais réelle qui témoigne, au travers des générations successives de ses membres de l'amour que Dieu Père, Fils et Saint Esprit a pour sa création.

Notre présence ici ce matin rassemblés pour rendre grâce par le chant et la prière et pour proclamer au monde la réalité d'un Royaume qui vient témoigne de visu que nous sommes participants d'une aventure, dont les enjeux en tant que communauté, nous dépassent mais dans laquelle nous nous savons accompagnés jour après jour.

En juxtaposant d'une part cette vue panoramique de l'histoire de l’Église et les paroles que Jésus confie à ses disciples on comprend pourquoi dans ces versets les paroles " demeurer en moi " et "porter du fruit" constituent l'armature de ce passage...

Comme souvent chez Jean ce texte permet deux lectures qui se superposent et se complètent. C'est à ses disciples que Jésus se révèle comme étant la " vraie" vigne mais ces paroles transcendent le temps durant lequel se déroule la rencontre, elles anticipent l'avenir et du même coup nous concernent.

En se posant comme la "vraie " vigne Jésus révèle l'existence d'une autre histoire cachée dans l'histoire des hommes dont l'église deviendra la dépositaire et le témoin.
Elle devra apprendre à discerner dans l'histoire des hommes cette "autre" histoire qui a son origine dans la décision de Dieu de créer le monde, dont le pivot central est l'incarnation de Dieu dans la personne de Jésus et qui se poursuivra jusqu'à ce que, pour reprendre les paroles de l'apôtre Paul, le Christ remettra la royauté à Dieu son Père après avoir détruit toute domination, toute autorité et toute puissance .( I Cor 15 24).
Je pense à cette image qui fait partie de l'iconographie chrétienne où l'on voit les lettres alpha et omega placé des deux côtés d'une croix pour signifier que la totalité de l'histoire est confiée au Jésus crucifié.

"Porter du fruit" c'est donc inscrire sa propre vie dans cette histoire particulière dont Jésus a révélé l'existence à ses disciples; c'est aussi accepter les tensions qui pourraient surgir lorsque ces deux histoires entrent en conflit. De telles situations ont existé dans le passé, elles existent aujourd'hui. Ce n'est pas le cas dans notre partie du monde.où les chrétiens et nos concitoyens peuvent vivre dans un état de droit. Nous devrions en être reconnaissant et y voir le signe du souci que Dieu continue à avoir pour l'avenir de sa création. Déjà dans le deuxième verset du récit de la création nous apprenons que le souffle/esprit de Dieu étendait ses ailes tel l"aigle sur le chaos.
Soyons conscient que ce chaos menace constamment cette création. C'est pourquoi la prière pour les autorités a sa place dans l'intercession de l’Église.

Dans une société "froide" comme la nôtre nous pouvons chercher le réconfort dans la chaleur communautaire. Mais "demeurer en Jésus" ne signifie pas que nous devions fuir le monde. comment pourrions nous fuir un monde que Dieu aime?

Ne l'oublions pas: l'église est là pour "les autres". L'ordre de Jésus de "demeurer en lui" est indissociable de l’œuvre qui lui a été confiée par son Père et dont il confie l'achèvement à ceux et celles que cette Parole qui leur a été révélée aura surpris et qui, à cause de cette Parole, auront découvert qu'une lecture du monde, différente de celle que le "politiquement correct" de ce monde veut nous imposer, est possible.

Le "vrai" cep est vivant; sa sève cherche à irriguer l'ensemble des sarments. Produire de bons fruits ce n'est pas se lancer dans un activisme aveugle.

Le projet que Dieu a pour sa création il l'a également pour chacun de nous selon le temps qu'il juge bon. Laissez vous irriguez par cette sève, vous constaterez qu'elle a un pouvoir de transformation qu'elle est porteuse de vie et, à ce titre de bénédiction.
Amen.

Pasteur Marc Lenders
Le 3 mai 2015