Dernière modification par Johan - 2015-05-24 13:49:25

Exode 32:1-20

La pérégrination dans le désert ; cette narration est devenue le symbole, le conte, le cadre, dans lequel le peuple va lire son histoire et sa relation à Dieu ….

Un itinéraire qui va de la sortie d’Egypte – marquant la délivrance de l’oppression, de ce « pays des Angoisses » et de la servitude subie, jusqu’à l’entrée en Canaan - lieu de l’exercice de la liberté, de la vie en commun en tant que peuple sous la grâce et le commandement de Dieu.

Entre ces deux points vont foisonner les évènements, les questionnements, les incertitudes, les épreuves, les doutes et les revirements. Mais aussi ces parcours seront jalonnés de points de repères, bien définis, marqués et hautement signifiants : aux « murmures du peuple » qui se plaint de sa condition (chapitre 16), Dieu va répondre par la manne, puis par le don de l’Alliance et de son code (Torah) et enfin par la conclusion de cette Alliance avec ses mutuels « engagements ».

Et l’on pourrait se dire que désormais les « choses semblent être sur les rails », que le plus dur est derrière soi …. Et que toutes les conditions sont rencontrées pour que l’entrée en Canaan puisse avoir lieu sous les meilleurs auspices …

Et puis, soudain, cet étrange épisode du chapitre 32 advient … presqu’incompréhensible alors que l’on est si près du but ! Comment est-ce possible ?

Bien sûr, la cause de ce « déraillement » semble écrite en toutes lettres ; c’est l’absence prolongée de Moïse qui suscite l’inquiétude, et creuse le sentiment d’une perte de repère, du défaut d’un guide. Et pour pallier à cela, - le mécanisme de défense est bien connu !- on se rassure, on se « forge » un objet de substitution. Lequel exprimera d’autant plus la force que l’on se sent faible et menacé, il sera d’autant plus glorieux et étincelant que l’on se sent misérable et pauvre. Ce sera un taureau qui symbolise la force, la résolution, la combativité et qui plus est, ce taureau sera en or, marque de puissance avant que de richesse.

On comprend dès lors que l’on « presse » Aaron de ne pas laisser perdurer le « vide » causé par l’absence de Moïse ! Il faut « remplir » ce vide, pallier à l’absence et combler les affres d’angoisse qu’il a généré.

Mais plus profondément encore, ce taureau d’or, cet idole forgée, non seulement comble le vide, rassure et donne l’illusion de la puissance à ceux qui se sentaient apeurés … il a également cette vertu singulière … celle que possèdent toutes les idoles (et c’est bien pour cela que leur existence n’est pas près de s’arrêter !) …. La prétention à la mainmise. Non seulement elle est là, bien visible et rassurante, mais qui plus est, je l’ai « sous la main » … je peux la manipuler à ma guise … chaque fois que l’inquiétude menace, je n’ai qu’à la sortir et me voilà rassuré, par sa présence, la force et la puissance que je lui confère. Un doute, une inquiétude … et la voici afin que je puisse m’en saisir, la faire réapparaitre à ma guise.

Mais bien évidemment cet objet « magique » que je peux faire apparaitre comme bon me semble, quand le besoin s’en fait sentir, en retour, ne va pas cesser de m’asservir. Car la « technique » n’est jamais « neutre » … l’outil forgé pour désangoisser… se paie toujours du prix de la liberté. Et c’est bien le propos de la mise en garde que Dieu fait à Moïse : le peuple qui marche vers la terre de liberté, est à nouveau asservi, et cette fois-ci, de manière volontaire ! Tout cela par son incapacité à attendre, à ne pas remplir ou combler le « vide », l’absence …

En d’autres termes, le peuple a voulu « forcer » le chemin, s’en saisir, « forger » son avenir sous les traits d’un taureau d’or …. Pour se rassurer et se donner à croire qu’il avait son « destin » en main. Plutôt que de se laisser conduire là où Dieu voulait les amener… à la liberté.

Sans doute n’est-ce pas anecdotique que la finale de notre texte ne mène pas à la fin de l’idole et de ce qu’elle représente (il suffirait de lire les prophètes … et le Nouveau Testament !) Car c’est sans doute l’un des traits les plus distinctifs de l’être humain que de vouloir « forgé » son monde à seule fin de se rassurer de l’attente, du dénuement ressenti … et peut-être surtout de la peur que la liberté lui inspire en vérité. De la viendra aussi la catastrophe de l’Exil, des siècles plus tard, lorsqu’Israël et Juda croiront que l’activité sera capable de les sauver plutôt que de « s’attendre » à Dieu … s’asservir à des calculs, à des alliances politiques, économiques plutôt que de se laisser saisir par Dieu …

Si l’idole rassure pour un temps …. Dieu seul sauve …

Pasteur Patrick Evrard
Le 31 août 2014