Dernière modification par Johan - 2015-05-17 15:25:16

Matthieu 26 : 59-68

De quoi avaient-ils donc peur ? Quelle était donc la menace que représentait cet homme au point qu’ils veulent lui ôter la vie ? Qu’y avait-il de si insupportable pour que sa simple existence, les plongent dans une telle fureur ?

A lire les évangiles, le constat sera toujours le même ; cet homme de Nazareth dérange, trouble, par son non-conformisme, la liberté qu’il exerce face à la Loi, aux traditions, aux coutumes. Il guérit lors du sabbat, il fréquente des gens infréquentables, pire encore, il semble remettre en question tous les lieux communs religieux et confortables de l’interprétation des Écritures. Et non seulement cela, mais sa dangerosité devient plus flagrante lorsque les gens le suivent, lorsque l’on se mue en disciples.

D’autant que les temps sont difficiles et incertains. Et dans ces époques-là, les recettes prônées vont plutôt à l’opposé. Retour aux traditions, aux valeurs censément assurées et fondamentales, aux affirmations identitaires, aux frontières fermement établies, aux mots d’ordre simples et efficaces, à la Nation et à la religion …. Telle qu’elles ont toujours été !….. et avec ses corolaires évidents, les velléités de ceux qui se sentent investis de garder, conserver et de proclamer ce qui doit être la conduite pour le bien commun.

Les sadducéens vous diront que le salut réside dans le Temple et dans les classes dirigeantes, les pharisiens dans la pureté et l’observance stricte de la Loi, les zélotes dans la lutte armée contre l’occupant romain …. Mais tous le feront toujours au nom de l’histoire, de la nation, de la religion …. Comme si, ces choses devaient aller de soi, comme si chacun devait en comprendre immédiatement le sens, et la même valeur. Bien sûr, aucuns de ces groupes ne partage l’avis, la vision de l’autre …. Mais pourtant, tous, sans exceptions, se réclament des mêmes idéaux et prétendent, les uns et les autres se battre pour la Nation et la religion des pères!

Alors, évidemment, dans ce contexte, cet homme-là, pour qui la pureté ne se défini pas par le rituel, où le rejet de l’autre, pour qui partager un repas avec ces « ennemis de la nation » que sont les collecteurs d’impôts, ou des « gens de mauvaise vie » que sont les pécheurs - toujours plus pêcheurs que vous ne l’êtes vous-mêmes bien entendu- … oui, cet homme-là est l’homme dont il faut se débarrasser tant il est une menace aux règles si bien établies !

Et que dire de sa propension à ne rien vouloir simplifier ? A critiquer les vulgates si confortables de la religion et de la morale? « On vous a dit …. mais moi je vous dis ... » Tout devient soudain moins simple, plus complexe, et surtout beaucoup plus radical et il faut commencer à s’interroger, à creuser, à comprendre le sens ultime … aller au cœur des choses ! Plus encore, lui qui comme les prophètes, martèle qu’il ne sert à rien de faire quelque sacrifice aux Temple pour être « quitte » si par ailleurs, dans la vie de tous les jours l’ont ne se comporte pas avec justice et miséricorde !

Il est une menace, non seulement pour les « élites » religieuses ou politiques, mais aussi pour cette population de Jérusalem qui finira par le rejeter …. Sans doute parce que le suivre concrètement est autrement plus difficile que suivre les mots d’ordres, les slogans de ceux qui vous disent comment agir, comment prier, comment se comporter, comme si la vie était un livre de recettes.

Et puis, il y a le procès, l’ultime accusation … imparable ! Jésus est « blasphémateur ». Le blasphème est « techniquement » l’outrage, l’injure faite à Dieu. Non seulement il fait injure aux conventions, aux lieux communs, à l’exercice de la religion, mais on l’accuse d’outrager rien moins que Dieu lui-même!! Et l’on ne peut qu’être saisi par la terrible ironie : celui que Dieu envoie, son Messie est en définitive condamné à mort pour injure faite à Dieu !

Mais comme toujours, l’on peut se demander qui subit ici réellement l’outrage ? Qui se sent « offensé » ? Au nom de qui ? Au nom de quoi ?

Est-ce vraiment Dieu qui est en cause ici ? N’est-ce pas plutôt une atteinte au « monde », aux « valeurs » de ces hommes qui le condamnent déjà ? Non pas au « nom de l’outrage à Dieu », mais en définitive au nom de l’outrage envers ce qu’ils ont érigés en identité, mais une identité tellement vacillante, fondée avec tellement peu de confiance en leur propre croyance, qu’à la moindre mise en cause, tout s’effondre, et l’angoisse surgit… et que seule la disparition de celui qui en est la cause, pourra rétablir l’équilibre…. Pour un temps ….

Pasteur Patrick Evrard
Le 11 janvier 2015