Dernière modification par Johan - 2015-05-17 15:10:44

Marc 16:1-8

Rien, …. rien ne se sera passé comme prévu !

Ce matin-là, elles se sont mises en chemin vers le tombeau afin de poser des gestes censés combler, ou adoucir, le vide et l’absence, la tristesse et le deuil.

Embaumer, oindre le corps de celui qui est mort. Mais peut-être aussi, et avant tout, mettre du baume sur leur cœur à elles.

Parce que, comme nous tous, face à la mort toujours dépourvue de sens, poser des gestes, entourer celle-ci de mots et de pensées, aura toujours été la seule manière qui nous soit laissée de donner du sens à ce qui n’en aura jamais.

Alors oui, ce matin-là, à l’aube, avec leurs aromates, elles s’apprêtent par piété, par fidélité, par amour à raviver leur chagrin à la vue de ce tombeau. Et, l’on peut bien imaginer l’état d’esprit qui est le leur ; leur appréhension, la crainte de ne pas pouvoir trouver les forces nécessaires, d’être submergées par le souvenir et la tristesse.

Le souvenir, voilà bien ce vers quoi elles marchent ! S’il fallait en douter, l’évangile selon Marc est là pour nous le rappeler. Car, dans sa langue à lui, le grec, « tombeau » et « souvenir » sont un même … et unique mot.

Lieu du souvenir, sauvegarde de la mémoire de ceux qui s’en sont allés. Mémorial de la vie disparue, voilà ce qu’en définitive est un tombeau. Il est le mémorial qui garde en lui la mémoire, qui conserve en lui le souvenir d’un mort. Voilà ce vers quoi elles vont, ce matin-là.

Et maintenant, ce tombeau est devant elles. Une minute encore, elles s’inquiétaient de savoir comment y accéder, comme rouler la pierre pour y pénétrer. Elles « lèvent les yeux » et, constatent soudain, que celle-ci n’en obstrue plus l’accès. Alors, elles y entrent.

Et là, c’est l’effroi et la stupeur qui les frappent : le tombeau est vide ! Le mémorial est vide ; désormais il est sans objet ! Le tombeau, le lieu du souvenir est ouvert, …. béant ... et il ne renferme plus rien … si ce n’est l’écho d’une parole qui dit : « Il n’est pas ici ».

Elles s’étaient préparées à tout, mais certainement pas à cela : l'absence de la mort et le vide du souvenir. Comment ne pas comprendre dès lors leur peur, leur incompréhension, leur stupéfaction et cette nouvelle étrange tristesse d’être ainsi privé de l’objet de leur affection …quand bien même il serait mort.

Mais si le tombeau est vide de ce qu’elles venaient y chercher, en revanche, elles y rencontrent ce qu’elles ne cherchaient pas … ce « jeune homme » qui les déroute. Lui qui les invite à ne pas s’effrayer de l’absence, mais, au contraire, précisément, à bien la constater : « Ne vous effrayez pas ; vous cherchez Jésus le Nazaréen, le crucifié ; il s’est réveillé, il n’est pas ici ; voici le lieu où on l’avait mis. »

En d’autres termes, ce n’est ni dans le souvenir, ni dans la mort qu’il faudra dorénavant le chercher, car ces lieux sont désertés à jamais, vides d’objet. Voilà pourquoi, par ces paroles, ces femmes sont littéralement déroutées, désorientées … le but de leur marche, de leur quête, au petit matin de ce premier jour n’a désormais plus de sens. Et il faut en sortir, le quitter. Et c’est tout le propos des paroles qu’elles viennent d’entendre ; s’il n’est pas ici, alors vous n’avez donc plus rien à y faire !

Mais après le déroutement, la désorientation, viennent ensuite d’autres paroles encore, qui, cette fois, ont vocation à rediriger, réorienter :

«Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée : c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit. »

Remarquez-le bien : il ne s’agira plus tant ici de « chercher » que de « suivre », Celui qui, Vivant, les précède déjà. C’est à dire le ressuscité qui les attend en Galilée. Et une fois encore, une fois de plus, le parcours de ces femmes et, maintenant des disciples avec elles, va devoir prendre une toute autre direction.

Pourtant, étrangement, si les femmes sortent bien du tombeau, ce n’est pas réellement d’un nouveau départ dont il s’agit ! Mais plutôt d’une fuite éperdue. Si elles en sortent, ce n’est pas pour s’empresser d’aller accomplir la mission qui leur a été confiée mais bien pour se murer dans le silence « car - nous dit le texte – les tenaient stupeur et tremblement».

Rien, non, rien décidément ne se sera passé comme prévu !

Cette finale abrupte du récit de Marc est, sans doute, peu « édifiante », et elle aura déconcerté plus d’un lecteur ! Pourtant, voyez-vous, si Marc conclut sa narration sur ce qui semble être un échec, ce n’est sans doute pas un hasard. Si souvent en effet, l’évangile nous met en présence de disciples qui ne comprennent ni n’entendent rien ! Si souvent sujets qu’ils sont à l’incompréhension, à la peur irraisonnée, à l’affolement devant ce qu’ils ne peuvent, ou ne veulent pas comprendre.

Mais plus fondamentalement encore, peut-être, cet « inachèvement », ce « suspens », cette finale qui semble ne pas en être une… a pour but de nous renvoyer à nous-mêmes. Qu’arrivera-t-il à ces femmes ? Vont-elles finalement faire autre chose qu’errer dans leur fuite éperdue ? Vont-elles vaincre leur peur et rejoindre les disciples pour leur annoncer la bonne nouvelle ? Rien n’est dit … et nous avons à remplir nous-mêmes les blancs laissés …

Mais sans doute ne convient-il pas de « résoudre » le suspens trop rapidement, mais plutôt de revenir à notre récit, à son mouvement, à son cheminement, à son enchainement ….pour nous y inscrire, vous et moi …

1) Celui d’abord de cette marche au tombeau. Symbole de ce retour perpétuel que nous accomplissons encore et toujours vers les blessures et les traumatismes du passé, vers les hantises de nos souvenirs parce que nous pensons y trouver la vie- notre vie !- alors que, simplement, nous n’y trouvons qu’enfermement morbide. Et ce, même si nous pensons accomplir cette marche en vertu de nos attachements ou de nos fidélités.

Si le tombeau au matin de Pâques est vide, c’est dire assez que dans nos tombeaux ; dans tous ceux que nous érigeons, dans lesquels nous nous enfermons … ou dans lesquels l’on nous enferme, il n’y a rien, rien qui soit vivant, rien d’autre qu’une voix qui nous presse, précisément, d’en partir… d’en sortir … de nous en détourner …

2) Mais, et c’est le deuxième mouvement, encore faut-il que cette sortie ne soit pas une simple fuite sans issue, désorientée, parce que motivée par la peur, l’angoisse de la perte, du manque ou du vide. Parce que, la sortie du tombeau, cette mise en mouvement fondamentale n’est pas encore le gage que, désormais, nous soyons suffisamment délivré, libéré de nos entraves de manière telle que nous sachions où nous allons, ni que nous puissions y aller. Preuve en est la « stupeur et le tremblement » qui « tenaient » encore ces femmes captives.

3) Et voilà, qu’à ce moment précis nous sommes amenés à ce troisième mouvement, sans doute le plus difficile à comprendre : celui de la « précédence » du Christ ressuscité, et de la « suivance » que nous avons à entamer. Parce que Pâques n’est pas seulement le « passage » de notre Seigneur, mais aussi bien le nôtre, ….à sa suite.

Parce que, à Pâques ce n’est pas uniquement de la résurrection de Jésus le Christ dont il s’agit, mais aussi de notre vie à nous. Que le Christ soit ressuscité, qu’il soit Vivant, quelle importance cela a-t-il si, nous continuons à vivre dans le deuil, la perte, la nostalgie, les regrets, le mémorial ? Quelle importance que le Christ soit Vivant, si nous continuons à être tétanisé par la peur, et maintenus liés dans la « stupeur et tremblement » ? Que le Christ soit ressuscité, qu’il soit Vivant, quelle importance cela a-t-il si ce n’est pas lui qui nous rende vivant, … réellement vivant ? Lui qui, nous précède déjà sur ce chemin.

La bonne nouvelle de Pâques, c’est que le mémorial est vide parce que le Jésus le Christ est Vivant ! La bonne nouvelle de Pâques, c’est non seulement que le Christ est ressuscité, mais que, désormais … nous aussi nous sortions de nos tombes, sans crainte, sans manque … à sa suite. La bonne nouvelle de Pâques, c’est que nous sachions désormais où aller, parce que Celui qui est Vivant nous y précède déjà.

Non, rien, rien ne se sera passé comme prévu en ce matin de Pâques. Grâce soit à Dieu !

Très Joyeuses Pâques à nous tous !

Pasteur Patrick Evrard