Dernière modification par Johan - 2015-03-08 18:44:57

Chers frères et sœurs,

La tempête sur le lac. Une histoire à propos de simples hommes comme nous lors d’un soir de l’époque. Alors qu’il était déjà tard. Bien qu’il fît déjà noir, Jésus dit à ses disciples : « Passons de l’autre côté du lac »… Pourquoi, pourquoi appareiller à cette heure-là, monter dans le bateau, à la nuit tombante, dans la barque, quitter le port ? Ça, seul le Seigneur le sait. Certaines choses nous dépassent. Imaginez donc, peut-être que les disciples ne souhaitent absolument pas « passer de l’autre côté ». Il est écrit : « Le soir de ce même jour ». Pourquoi ? Ils ne reçoivent pas de réponse. Souvent, nous non plus, n’est-ce pas ? Tout ce que les disciples entendent, c’est « Passons de l’autre côté du lac »… Et ils y vont. « Passons nous de l’autre côté du lac »… Jésus utilise le « nous », pas le « vous », mais le « nous »… « Je vous accompagne »…
Les disciples y vont. Quelques instants plus tard, la situation tourne mal. La Barque vacille sur l’eau, des vagues la recouvrent. Une tempête. Cette journée avait été si belle, à tout point de vue. Jésus avait raconté des paraboles à une foule de personnes. L’impressionnante assistance l’avait même poussé à se placer dans une barque sur le lac. Et ce, non pas parce que – comme le voudrait l’explication usuelle – chaque personne de la foule souhaitait si ardemment être proche de lui que par amour, ils le pousseraient, à eux tous, dans l’eau. Non. Mais comment agir face à cette vaste foule, avide de bonnes paroles, sur la rive ? Eh bien, on grimpe sur le podium, on s’empare du micro et on monte le son au maximum. Pour ce faire, Jésus mise sur la capacité de l’eau à fournir une excellente acoustique, et donc une chaire flottante.
Mais bon, par la suite – le soir, quand la foule a été dispersée – les disciples traversent donc le lac, en compagnie de Jésus, dormant à poings fermés. Ce qui est frappant, c’est que Marc ne prenne pas une seule fois la peine d’utiliser son nom tout au long du récit. Ici, Jésus est simplement décrit comme « il ». Car il semble que dans cette histoire, il soit surtout question de notre vie.
Une violente tempête se lève. Cela arrive très souvent. Le lac de Galilée se situe à 200 mètres sous le niveau de la mer et est entouré par de hauts flancs de montagne. Après de chaudes journées, il arrive régulièrement, ce qui ne rend pas pour autant ce phénomène moins imprévisible, que des vents catabatiques, c’est-à-dire des vents qui descendent une pente, soufflent dans la zone de basse pression de la vallée. Ils s’abattent verticalement sur la surface de l’eau, soulèvent des vagues et – en fonction de l’intensité –, atteindre le port en toute sécurité peut devenir une tâche considérablement difficile. Ça passe ou ça casse. Mais cette tempête disparaît aussi vite qu’elle ne s’était levée. Ça, tout le monde le savait. Quelques instants plus tard, tout est à nouveau redevenu calme. Pour celui qui en ressent le besoin, il est donc facile d’ « expliquer », d’ « élucider » le miracle.
Là n’est pas la question. Il ne s’agit pas de décrire fidèlement ce qui s’est passé. C’est bien plus que cela. Jésus dort paisiblement contre la poupe, sur un coussin. Il a donc bien pris le temps d’aller s’y installer bien confortablement. Il faut également dire que c’était une longue journée. Peut-il aussi se reposer, ne fût-ce qu’une fois ? Le tour des seconds de l’équipage est venu. « Ne pouvez-vous donc pas veiller une heure sans moi ? »
Quelle est la signification de ce récit, pour nous ? Elle est double.
Cette histoire souhaite nous accompagner dans notre vie, la belle vie où les jours sont beaux, ce que cela fait de pouvoir vivre des périodes de confirmation, de croquer la vie à pleines dents, d’apercevoir de nouvelles opportunités et de les saisir, de profiter, à tout point de vue, autant de la pluie que du soleil, de se noyer dans l’agréable interaction, la réplique unique d’un ami, d’un partenaire, d’un membre de notre famille, ou de n’importe qui tout simplement, même s’il ne s’agit jamais de n’importe qui.
Et Jésus ? Il dort paisiblement contre la poupe, sur un coussin.
Cette histoire souhaite nous accompagner dans notre vie, … même dans des moments sombres, ou du moins ternes et mornes, en cas de perte, de maladie, de séparation, de dépérissement, de manque, de désespoir, d’isolement, de malchance ou d’angoisse. Elle nous montre comment – comme lors d’une bonne journée, où tout va bien – tout peut soudainement changer, peut s’inverser. Quand la situation devient sombre, trop sombre. La tempête est tellement violente qu’on est gagné par le sentiment qu’à présent, la situation ne pourra vraiment plus s’arranger. Comme les disciples criant à Jésus : « Maître, nous allons mourir : cela ne te fait donc rien ? » Soit dit en passant : une exclamation quelque peu étrange, car il est quand même monté lui aussi à bord de la barque ?
Mais ce récit porte sur notre vie où parfois autant représente beaucoup, où l’on peut saisir sa chance et la conserver… où nous avons des amis qui nous entourent et un partenaire à aimer, ou bien avions, avons perdu ou n’avons plus. Cet épisode concerne notre vie et notre mort. Notre mort sous toutes ses formes.
Et Jésus ? Il dort paisiblement contre la poupe, sur un coussin et tout.
Il est question de la lumière des phares qui s’éteint brusquement, du fait de se rendre compte qu’on a perdu une balise irremplaçable. Toutes sortes de choses se produisent dans notre vie. Des gens passent, parfois des amis aussi. Et nous perdons des personnes, des amis parfois… Il est question d’être flanqué à la porte avec nos tentatives, nos envies sincères de réconciliation.
Et Jésus? Il dort paisiblement contre la poupe, sur ce coussin, oui.
Il s’agit de perdre sa mère brutalement… et ainsi de suite … d’être tout à coup sous l’emprise de pensées futiles envahissantes ; de prendre subitement conscience du fait que nous détruisons toute la création du Seigneur, la Terre, à cause de notre obsession pour la croissance économique ; de prendre conscience du fait que notre vie baigne dans la prospérité – par toutes sortes de moyens – au détriment d’une personne se trouvant quelque part sur cette terre, une personne tout à fait comme nous. Ce moment où « l’inutile » nous surprend impitoyablement. Ce récit, la tempête et l’appel, tout cela se passe maintenant. Dans nos propres vies, nos propres foyers… mais nous vivons également cela ensemble, en tant que groupe. Nous sommes assis ici, nous célébrons un culte ensemble, en tant que paroisse. Nous connaissons nous si bien ? Est-ce bien nécessaire ? Eh bien non, c’est juste pour dire : nous sommes ici assis tous ensemble, néanmoins chacun de nous est seul avec lui-même. Et peut-être bien que çà et là, quelqu’un renferme des choses très sombres. Et nous – « nous », combien sommes-nous déjà ? – célébrons un culte. La flamme brûle toujours, dans le bateau de l’Église, le livre de bord est ouvert. Et Jésus? Il dort toujours paisiblement, oui, sur ce coussin donc.
Puisqu’ils estiment que Jésus fait le sourd, ses disciples hurlent : « Maître, nous allons mourir : cela ne te fait donc rien ?! » Cette phrase est directement suivie d’une parole divine faisant office d’acte : « Jésus, réveillé, menaça le vent et dit à l’eau du lac : Silence ! Calme-toi ! » Le Messie, telle est la portée, est là, parmi nous ; c’est un homme qui dit des mots et pose des actes dépassant la dimension humaine et qui relie nos vies à Dieu et à ses agissements.
Mais il y a plus, plus qu’une histoire qui souhaite nous accompagner jour et nuit dans nos petites vies. Il y a encore une autre couche. C’est la seconde, et c’est – nous voilà prévenu – moins réconfortant. Cela nous pousse, nous incite. Car les paroles sont fortes, assourdissantes aussi bien dans la question que dans la réponse – à la fois dans l’appel à l’aide exprimé par les disciples sur un ton de reproche, par le biais duquel ils souhaitent extirper Jésus du royaume des rêves, et dans le blâme incisif que Jésus adresse à ses disciples sous forme de question. Sur la barque, Jésus et ses disciples parviennent tout juste encore à se supporter. La peur/l’incroyance et la confiance/croyance sont diamétralement opposées. Naturellement, ça ne fonctionne pas toujours comme ça. Généralement, les deux émotions cohabitent en nous, mélangeant douceur et amertume. Mais ici, c’est un peu plus schématique, pour plus de clarté … tout simplement.
Quand ses disciples, pris de panique, le réveillent en criant « Nous allons mourir : cela ne te fait donc rien ? », il réagit, mais seulement après avoir rappelé l’eau et le vent à l’ordre, en leur disant « Pourquoi avez-vous si peur ? Pourquoi faites-vous preuve de si peu de courage ? N’avez-vous pas encore confiance ? » Cette déclaration n’est pas écrite telle quelle, mais dans une série de mots, un fil rouge de l’Évangile selon Marc. Cela fait penser à ce que Jésus demandera quelques chapitres plus loin : « Ne comprenez-vous pas encore ? Ne comprenez-vous pas et ne saisissez-vous pas encore ? Avez-vous l’esprit bouché ? Vous avez des yeux, ne voyez-vous pas ? Vous avez des oreilles, n’entendez-vous pas ? » En employant de telles questions, Marc insiste sur le point faible, la réserve des disciples. Ce ne sont pas du tout des héros sacrés, adéquats, qui n’éprouvent aucun doute. Non, ce ne sont que de simples hommes, avec leurs imperfections et leurs défauts. Mais ce qui est important, c’est que le Messie est pressé, il souhaite se rendre quelque part. C’est même tellement intrinsèque à l’Évangile selon Marc, – l’usage multiple du mot « euthus » (aussitôt, tout de suite, directement, immédiatement, dès que) – qu’à la lecture de celui-ci à voix haute, – et c’est pour ça qu’il a été écrit, pour être lu à voix haute - vous manquez de souffle. Il doit, peut et va se passer tellement de choses… pour les hommes. Être une Église, cela se fait avec une mission, dont le message est : « passons de l’autre côté. » Cela s’applique au monde entier, pas seulement à la barque, au bateau de l’Église. Il est question de « la terre comme au ciel », de « passer de l’autre côté ».
Le problème est que la peur de la nuit et des heures sombres à bord du bateau ainsi que le doute des disciples – dans leur ensemble même si chacun d’entre eux est seul avec lui-même –, dont un nombre considérable sont des pêcheurs expérimentés ayant déjà bravé la tempête, semble gêner le Seigneur de l’Église dans sa navigation missionnaire. Car voyez un peu : il ne peut même pas bien se reposer une seule fois après avoir fait son travail, que patatras ! c’est tout de suite la grosse panique. Est-ce nécessaire ? Selon Jésus, non. Un peu plus de courage et de confiance, ok les gars ? Qu’est-ce qu’il faut leur faire ? Ils ne comprennent donc vraiment pas ce dont il s’agit, cette histoire de barque et de passer de l’autre côté. Eux, ils n’ont pas besoin de lui, c’est lui qui a besoin d’eux : il a besoin de leur soutien, de leur solidarité, de leur confiance. Car … des foules attendent sur les rives, le monde s’écroule, les hommes souffrent, s’oppriment, discriminent… Tellement de gens demandent vainement : « donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. » Qui le rompra pour eux, qui le partagera avec eux ? Il y a tellement de bonnes choses à accomplir, et c’est possible, il le faut et ça sera fait… Un nombre incalculable de bonnes paroles implorent d’être prononcées, elles n’attendent que ça d’être enfin exprimées… afin de guérir des gens, d’ouvrir des perspectives… Il y a tellement de regards, de clins d’œil, de petites tapes sur l’épaule que nous devrions adresser, qui mettraient du baume au cœur des autres, leur apporteraient un peu de reconnaissance, pourraient les stimuler. Tellement de gens aspirent à la justice… Eh bien, que les personnes dans cette barque s’expriment un peu plus à ce sujet !
Mais écoutez et surprenez-vous, voyez et regardez, voyez et regardez encore une fois ! Implorant le ciel, si honteux ! Voyez toute cette énergie qui afflue vers l’intérieur de l’Église, de la barque – ce devrait être une embarcation de service, une barque purement destinée à apporter le Seigneur et ses bonnes paroles à tous ceux qui l’attendent – et observez quelle énergie il faut déployer afin de remettre un peu d’ordre et d’instaurer une confiance mutuelle au sein de ce bateau de l’Église. Le reconnaissez-vous ?
C’est le seul et unique récit dans lequel Jésus utilise sa force et son énergie pour le « sauvetage » de ses disciples. Et encore, à un moment où ils ne croient pas en ses forces. Cela contraste violemment avec la confiance des autres, auxquels il dira seulement : « Ta foi/confiance t’a guérie ! »
Visiblement, il doit plutôt appeler ses propres disciples à lui faire confiance. Que veut-il dire par là ? Ce n’est peut-être pas l’explication classique, mais ne serait-il pas possible que Jésus souhaite faire comprendre à ses disciples qu’ils doivent prendre leurs vies en mains et ne pas tout mettre entre les siennes, celles de Jésus ? Car quand on lit cette histoire, on a l’impression que Jésus lui-même ne trouvait, à vrai dire, absolument pas nécessaire que ses disciples viennent le réveiller pour cela. Quoi qu’il en soit, ils passent de l’autre côté. Aussitôt, une personne qui ne sait plus qui elle est, qui s’est totalement égarée, se présente à eux. Un peu plus tard, elle est suivie par un père désespéré dont la fille est touchée par une maladie mortelle. Et Jésus? Il se précipite tout de suite, envoie valser ses coussins. Il ne dormira pas. Car c’est pour cela que nous sommes Église.
Pour servir.
Amen

Pasteur Steven Fuite
Président du Conseil Synodal de l’EPUB