Dernière modification par Johan - 2014-11-26 18:00:46

Aimez vos ennemis !

Matthieu 5 : 43- 48


Ils existent des phrases de la Bible qui sont difficiles à mettre en pratique, vraiment difficile à réaliser. Ce verset du sermon sur la montagne en fait partie et on en finira jamais avec lui :

« Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu dois aimer ton prochain et haïr ton ennemi.
Eh bien, moi je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. »

Je ne veux pas laisser cette phrase dans une généralité distancée, comme un postulat éthique, une exigence qui nous vient de loin. Non, je l’applique ici, concrètement : Avez- vous des ennemis ? Ceux qui vous rendent la vie difficile et lourde ? Connaissez- vous des gens envers lesquels il vous est difficile de rester calme et poli, qui font monter en vous toutes sortes de sentiments bizarres ? Au travail ou en famille par exemple ? Des gens qui vous regardent avec mépris, avec arrogance, qui vous taxent comme concurrent, qui vous font sentir que vous êtes superflus et que vous dérangez ? Vous ne savez jamais ce que ces personnes-là vont dire derrière votre dos dès que vous quittez la pièce. Des gens qui ont peur de vous ou qui vous font peur. Des personnes avec un langage rude et des remarques qui vous blessent profondément. Des gens qui vous traitent de l’irrespect, qui font des blagues sur votre compte. Ceux qui vous volent votre temps, votre patience, ou autre chose. La liste est longue si on se met à réfléchir envers qui on pourrait porter des sentiments hostiles.

Rien à faire : il existe des situations où notre cœur pourrait simplement crier : vengeance ! Je veux me venger ! Et on aimerait bien dire au Christ du sermon sur la montagne : Accorde- moi du temps. La colère, elle aussi, a son droit d’exister. Je ne peux pas nier mes émotions et les laisser de côté.

Jésus même nous donne un exemple de colère en renversant les tables des changeurs d’argent et des vendeurs de pigeon en s’indignant contre eux : « Vous faites de la maison de Dieu une caverne de voleurs ! » Il semble que l’amour auquel Jésus vise ne représente pas un amour exsangue, qui accepte tout ce qui se passe avec patience et compréhension miséricordieuse. Eh bien, moi, je n’ai pas non plus de la compréhension pour mon ennemi.

Toutes les émotions profondes des humains ont besoin de temps, on ne peut pas simplement passer à côté d’elles. Ni à côté de mes insuffisances et mes erreurs. Peut-être, j’honore même mon ennemi par le fait que je n’ai pas de compréhension pour lui. Je le prends au sérieux. Je ne le regarde pas comme un petit enfant qui ne peut pas encore se rendre compte des conséquences de ses actes et de ses paroles. En fait, je n’ai pas seulement mes aversions et ma colère vis- à- vis de mon ennemi, j’ai aussi ce programme biblique, cette parole du sermon sur la montagne : Aimez vos ennemis !

Cette parole se place devant moi sur mon chemin, elle me perturbe. Elle m’amène dans une ambivalence. Si j’étais seule avec mes sentiments, tout serait clair et si facile : mon ennemi resterait méchant et serait mon adversaire. Mais ce vieux mot m’empêche de trouver la paix, cette parole ralentit finalement mes sentiments et mes actions et la haine reçoit ses premières fissures. Pour surmonter l’hostilité j’ai tout d’abord besoin de courage pour l’admettre. Toutefois, ensuite, je suis confronté à cette parole de Jésus.


On raconte de Martin Luther King, ce pasteur américain qui a lutté pour les droits civiques des ses compatriotes noirs, qu’il a été blessé lors d’une manifestation à Chicago d’une pierre lancée par un jeune homme. D’abord, il était rempli de rage contre ce jeune homme. Mais, en s’approchant de lui il commença à lui parler, en posant des questions d’où il venait, où il travaillait, ce qui lui rendait la vie difficile. Il arrêta ainsi ce procédé : je te fais ce que tu me fais. En même temps, il garda une forme de respect, d’abord envers lui- même. Il s’admettait le droit et la dignité de suivre ses propres règles au lieu de suivre les règles de la vengeance. C’est un bel exemple pour une victoire de la vie, pour un mieux vivre qui pourrait en même temps décourager quand on se rend compte que les luttes et victoires de la vie quotidienne se présentent différemment :
Peut-être, en disant pardon - même si on a difficile à le dire.
Peut-être, en arrêtant la contre-attaque après avoir été vexé.
Peut-être, en gardant une discipline de respect même si le cœur dicte autre chose.


Je suis convaincue que le fait de regarder et d’ examiner de plus près le passage du sermon sur la montagne concernant l’amour de l’ennemi peut nous aider à l’intégrer plus dans notre vie.

Ce passage concerné est introduit ainsi :

« Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu dois aimer ton prochain et haïr ton ennemi. »

La première partie est tirée du livre de Lévitique : « Aime ton prochain. » Mais la deuxième partie - et voilà déjà le premier problème - ne se trouve nulle part dans la Bible. Il n’existe aucune loi qui prescrit la haine envers son ennemi ni dans l’Ancien Testament, ni dans la littérature des rabbins. D’où vient alors cette citation de Jésus ? Nous ne le savons pas. Peut-être, nous sommes déçus de ne trouver aucune légitimation biblique de pouvoir laisser libre cours à nos émotions d’hostilité. Par contre, en route pour les surmonter, cela peut être encourageant de savoir que toute une tradition se trouve derrière nous qui promeut générosité et de petits gestes d’amour envers les ennemis à la place de la vengeance et la malice.

(citation Proverbes 24 : 17 et 25 : 21)

24 : 17
Ne te réjouis pas lorsque ton ennemi tombe,
Ne saute pas de joie lorsqu’il succombe sous le malheur.
Le Seigneur verra cela d’un mauvais œil.

25 : 21
Si ton ennemi a faim, donne- lui à manger.
S’il a soif, donne- lui à boire.

De même, la tradition juive traduit les énoncés du Rabbin Nathan, un contemporain de Jésus : « Qui est le plus puissant du pays ? »
La réponse : « Celui qui gagne l’amour de son ennemi. »


Mais de quoi parle Jésus exactement quand il fait allusion à l’amour et qu’est-ce qu’il comprend par ennemi ? L’amour vis-à-vis de l’ennemi ne comprend ni sympathie ni un sentiment. L’Ancien Testament fait la différence entre deux sortes d’amours. La première est exclusivement liée à Dieu : « Aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force. » Seulement Dieu est digne de cet amour total. Tandis que l’amour vis-à-vis du prochain, vis-à-vis d’un autre être humain entraîne même grammaticalement un changement (Datif, pour Dieu : Accusatif pour l’être humain). On ne parle pas d’une délivrance à l’autre avec toute son existence (et ses émotions) mais des actes d’amour qui aident l’autre à réaliser mieux son existence humaine.

C’est un amour des yeux qui remarque le manque même de l’ennemi.
C’est un amour des pieds qui se met en marche pour l’aider.
C’est un amour des mains, qui pose un geste.

On est loin de parler des sentiments positifs envers l’autre, l’ennemi, cela serait impossible. Mais à quoi bon cet amour des actes si le cœur n’y est pas ? Est-ce que cela ne reste alors rien qu’un amour hypocrite ?

La tradition juive enseigne la réponse suivante : si on suit ces actes extérieurs avec rigueur, les émotions vont bientôt suivre et flotter dans le sillage des actes.

Deux sortes d’amour, et deux sortes d’ennemis !
Une personne qui est mon ennemi restera mon ennemi.
Déjà ce terme « ennemi » l’enferme et le laisse pour toujours à ce statut.

Par contre, dans l’évangile de Luc, Jésus dit :

Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent.

Cela permet de conclure que Jésus pense dans son sermon sur la montagne plutôt à celui qui fait quelque chose, qui hait. La « haïseur » celui qui te hait, contrairement à l’ennemi qui restera toujours ton ennemi, te hait aujourd’hui, il te haïra aussi demain, peut-être déjà après après-demain il te haïra moins et finalement plus.

Prenons un autre exemple que Jésus envisage vraiment un processus de réduction de violence, d’une réconciliation active.

« Si quelqu’un t’oblige à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. »

dit-il juste avant le paragraphe sur l’amour de l’ennemi.

Obliger à faire mille pas - on parle ici de la corvée pour les Romains. N’importe quel légionnaire romain pouvait se décharger de ce qu’il portait en obligeant quelqu’un du peuple juif qui croisait sa route de porter son bagage pour un mille. Les routes romaines étaient bien pavées et les bornes était placées bien visiblement au bord des routes. A la fin de la distance d’un mille, le juif forcé pouvait jeter le bagage du romain par terre et partir - ou essayer de déjà s’enfuir avant.

Toutefois, Jésus propose une troisième modèle d’action. Il propose de transformer le service forcé en service bénévole, de proposer de porter le bagage pour 2 milles au lieu de seulement 1 mille ; de désarmer ainsi par cette proposition le romain stupéfait.

Jésus connaissait certainement le mot du prophète Amos (3 :3)

« Deux hommes font-ils route ensemble sans se concerter en route ? ».

Pensez-y la prochaine fois, si tout est bloqué lors d’un tête-à-tête et faite une petite promenade à deux.
Surmonter des hostilités nous demande de faire un bout de route. Cela ne vient pas tout seul. Mais en se mettant sur ce chemin- là on entre dans la dynamique de devenir enfants de Dieu.

Jésus dit clairement :

Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent.
Ainsi vous deviendrez les fils de votre Père qui est dans les cieux.

Pour le réaliser, Dieu lui-même donne un exemple de sa création. Sans demander quelque chose aux êtres humains il fait lever le soleil et pleuvoir chaque jour sur les amis et les ennemis. Jour après jour, il renouvelle sa création et toute sa plénitude aussi pour ceux qui se sont disputés. Est-ce demander trop de suivre son exemple ? Jésus nous adresse sa question. Comment nous encourager encore plus pour réaliser ce travail pénible de nous engager pour la paix ? Pour chercher le dialogue, pour essayer de s’excuser, pour pratiquer la générosité, pour donner une avance, pour dire franchement ce qui ne va pas, pour oser un positionnement clair, pour rester ouvert au compromis, pour aider malgré tout par un geste d’amour ?

La tradition des rabbins parle d’une image pour rappeler les fruits d’un engagement pour la paix : c’est la marmite qui nous livre l’exemple. Chaque jour, elle commet un miracle quotidien. Car son sol, très fin seulement, sépare deux éléments hostiles : l’eau et le feu. La marmite ne réconcilie pas ces deux éléments, c’est à Dieu seul de le faire, l’eau reste l’eau et le feu reste le feu. Mais la marmite arrive à les faire coopérer. Une coopération constructive et culinaire de laquelle sort une bénédiction pour ceux qui peuvent la manger.

Aimez vos ennemis !
Amen.

-- Pasteur Heike Sonnen