Dernière modification par Johan - 2014-12-06 10:30:43

Rahab, la femme qui ouvre le passage, fait passer et permet la découverte du don.

Josué 2 : 1-24 – Mt 1 : 1-17

Dieu fraie son chemin avec les courbes de nos vies. Dieu poursuit son aventure avec nous tous au travers des aléas de nos vies !
Son but est clair : l’Alliance, la relation qui libère et fait vivre … mais sa manière d’atteindre ce but compose avec les réalités de nos vies humaines, ces vies pas toujours très claires, pas toujours très lisses, pas toujours très recommandables par certains aspects … Mais Dieu fait feu de tout bois, utilise toute vie qui se rend disponible à lui pour avancer vers son Royaume...

Nous vous avons infligé ce matin la lecture de la généalogie de Jésus dans l’Évangile de Matthieu … merci à Véronique de s’en être si bien sortie avec tous ces noms … Certains personnages ne sont pas forcément tous recommandables … mais ils figurent quand même parmi les ancêtres de Jésus-Christ ...
Vous aurez entendu à la lecture de ce passage les noms des 4 personnages qui vont nous accompagner pendant ce temps de l’Avent : 4 pèlerins disposés à avancer sur leur chemin de vie en se rendant disponibles, en exerçant un discernement, et en acceptant de passer par des chemins inconnus et surprenants …

Rahab
Aujourd’hui, faisons davantage connaissance avec Rahab, la Cananéenne.
Rahab, une prostituée de la ville de Jéricho, une femme à la marge de sa société… si bien à la marge qu’elle en habite carrément une maison située sur la muraille de Jéricho !
La muraille représente la sécurité, la protection, la frontière entre « ceux qui sont dedans » et « ceux qui sont dehors », elle est le mur de séparation, de protection, elle symbolise les catégories entre les peuples, elle stigmatise les identités, elle qualifie les uns de « bons » et les autres « d’étrangers » …
Cette muraille qui plus tard s’effondrera pour laisser entrer le peuple d’Israël et qui lui permettra de poursuivre son chemin vers l’occupation de la terre promise.
Jéricho, la première ville qui permet de rentrer dans ce pays dont Dieu a dit à maintes reprises qu’il était découlant de lait et de miel, abondant, riche, fécond … mais surtout qu’il représentait le DON GRATUIT, immérité, que Dieu voulait faire à son peuple.

Rahab, donc, est le personnage central de ce récit présenté comme une histoire d’espionnage … les deux espions envoyés par Josué font d’ailleurs plutôt pâle figure dans le récit … Ils se cachent, ils dorment, ils agissent sur les instructions de Rahab, sont surtout préoccupés par le fait de sauver leur peau face au danger! Les autres hommes de l’histoire sont les soldats et le Roi de Jéricho, dont nous ne connaissons même pas le nom, mais qui ne semble pas très futé non plus … dans ce récit, les héros ne sont pas là où on les attend !
Rahab est la figure clé de ce récit de bout en bout, et elle bouscule, elle étonne, elle fait rebondir l’histoire : elle est celle qui fait entrer, sortir, fait monter, fait descendre, fait passer … bref elle est celle qui permet le mouvement qui va ouvrir le lecteur à la compréhension de ce qui se passe !

Elle semblait même destinée à cela : son nom RAHAB vient d’une racine hébraïque qui signifie ouvrir, élargir, faire de la place, rendre spacieux
Tout dans ce récit nous invite à l’ouverture, à l’élargissement, à la démarche de rencontre, à l’aventure.
Cette femme semble se démarquer de son peuple, elle semble prendre le contrepied d’une idéologie du soupçon, de la méfiance pour aller à la rencontre de celui qui représente l’espoir d’un avenir meilleur.
Avez-vous remarqué le nombre de verbes qui indiquent le mouvement ? Il est question de partir, d’entrer, de monter, descendre, de passer, de sortir, de faire sortir, de poursuivre, … le mouvement est permanent dans ce récit … et le mouvement ne concerne pas que les déplacements des espions et des soldats ; il vise bien évidemment les mentalités, les états d’esprits, les partis pris, les conceptions prédéfinies des gens et des situations…
Ce récit semble avoir été écrit plus tard pour prendre le contrepied d’une conception religieuse qui enfermait les gens et les peuples dans des statuts figés et inamovibles…

Rahab est la femme qui va même permettre aux Israëlites de se découvrir eux-mêmes : elle, l’étrangère, en haut de sa maison, sur sa terrasse, lieu où les païens s’adonnent au culte astral (Sophonie 1 :5), va leur formuler une confession de leur foi israélite : elle confesse le Seigneur comme le Dieu dans le ciel et sur la terre, une confession de foi non seulement monothéiste, mais en plus une confession de ce Dieu libérateur de l’esclavage, qui a promis de donner la terre de Canaan. Elle reconnaît la supériorité du Dieu des Hébreux qui a manifesté son engagement et sa fidélité à l’égard de son peuple.
Ainsi, au moment où les espions veulent se coucher, où ils se cachent, s’enferment, s’isolent par peur des soldats du roi de Jéricho, Rahab les ouvre à tous les possibles que leur offre leur Dieu ! Elle leur rappelle toutes les actions inattendues que Dieu a déjà posées en leur faveur et les éveille ainsi à toutes les possibilités qui s’offrent à eux ; elle leur rappelle la confiance en un avenir sur lequel repose la main de Dieu.
Ce faisant, elle leur rappelle leur identité d’ »Hébreux », à savoir de « passants » : la racine hébraïque qui a donné le mot « hébreu » signifie « passer » : Rahab, la femme ouverte, rappelle aux espions que leur identité profonde réside dans le passage, dans le mouvement, le voyage, la traversée des frontières, le franchissement vers l’inconnu car, là, leur Dieu les attend pour leur donner ce qu’il leur a promis depuis la conclusion de l’Alliance.

Il faut aux Israëlites cette confrontation avec une prostituée cananéenne pour redécouvrir leur propre histoire, se voir remettre au monde et réinvestir leur identité de pèlerins, sans cesse en marche à la découverte de l’inattendu de Dieu.

Après la porte de sa maison, qui avait fait entrer les espions, c’est maintenant la fenêtre de la maison de Rahab qui va devenir le lieu du passage des espions. Elle les fait sortir de chez elle (comme Dieu avait fait sortir son peuple d’Égypte) et elle établit un contrat d’engagement : que sa famille et elle soient préservées de la colère et de la mort lors de la prise de Jéricho …
Cette maison ouverte, cette maison sur le rempart, cette maison de passage, sera lors de la prise de Jéricho la seule maison préservée de la destruction et de la mort.
Cette « maison sur la frontière » portera un signe distinctif, protecteur : un ruban écarlate accroché à la fenêtre, ce ruban qui ne manque pas de nous évoquer le sang peint sur les linteaux des portes des maisons des Hébreux en Égypte, ce sang qui les préservera de la mort de leurs 1ers-nés au moment du passage de l’ange exterminateur pendant la nuit pascale.
Cette fenêtre ouverte dans la muraille évoque non seulement le risque de l’ouverture à l’autre, mais représente aussi la fragilité, la vulnérabilité (c’est une brèche dans la muraille protectrice !!) mais elle est désormais sous la protection d’un signe qui évoque une tout autre « sécurité ».
C’est le signe d’une alliance, non seulement entre Rahab et les Israëlites, mais avec tous ceux qui comme elle se risquent à ouvrir leurs portes, leurs fenêtres pour laisser venir à eux l’inattendu de Dieu !
Elle n’aurait jamais imaginé que son nom figurerait dans la généalogie du Messie d’Israël !
Elle a consenti au risque, elle est entrée dans la vulnérabilité et en a reçu une nouvelle identité elle-même : dans cette fragilité, on peut se découvrir soi-même différent et voir ainsi en l’autre la promesse d’un allié, d’un frère.

Et pour nous-mêmes ?
Comment cette belle histoire de Rahab peut-elle nous rejoindre personnellement et en communauté, en ce jour d’Assemblée d’Église ?
Ce récit qui met en scène des frontières et des limites, traversées, dépassées par l’étrangère, comment peut-il nous interpeller et nous parler en ce jour où nous regardons nous aussi en arrière, faisons le bilan de l’année écoulée et devons jeter les bases de l’année à venir ?
Comment nous interroger sur les limites que nous nous fixons (… ou pas !!) dans l’engagement que nous consentons au sein de la communauté ? Les limites sont importantes en ce qu’elles sont marqueurs d’identité et respect de l’identité de l’autre…
Mais comment entendre ce texte de Josué 2 et son appel à l’ouverture quand nous réfléchissons à nos activités de communauté ? Ne sommes-nous pas un peu trop à l’abri dans la sécurité de nos activités ? Ne nous protégeons-nous pas trop dans la chaleur de notre si chouette communauté qui fonctionne si bien avec tous ces jeunes, tous ces enfants, toutes ces cultures qui cohabitent …
Comment pouvons-nous devenir des Rahab, des hommes et des femmes d’ouverture ? Allons-nous nous laisser interpeller par les appels de l’extérieur, les messages qui nous arrivent pour nous obliger à sortir de notre serre chaude et risquer une parole et une action à l’extérieur ?
L’action Colibri proposée par la diaconie et le Centre Social Protestant est un exemple de ces invitations à nous « risquer à l’extérieur » et encore … il nous est seulement demandé d’« imaginer » la réalité de ces gens qui vivent dans un univers tel qu’ils n’ont même pas de quoi se réchauffer un plat préparé …
Comment devenir des Rahab et prendre des risques de désobéissance civile éventuellement, lorsque nos lois nous apparaissent comme injustes et non respectueuses de l’être humain, de la dignité des individus et de leur famille ?
Comment faire craquer nos murailles, les rendre vulnérables et nous mettre en danger éventuellement pour que la bonne nouvelle de l’Évangile puisse véritablement transformer de nouvelles vies ?
Ne pas seulement attendre que ces vies en recherche viennent vers nous, mais nous mêmes, réinvestir nos identités de « passants, de traversants » et aller à la rencontre de l’inattendu du Dieu !
Quitter les murs sécurisants de notre temple, de nos bureaux, de nos tours d’ivoire théologiques et descendre sur le terrain avec ceux qui sont aux prises avec les duretés de l’existence, à travers la maladie, les épreuves, les échecs, les déceptions relationnelles, etc …

Dieu fait feu de tout bois ! Nous l’avons entendu dans la généalogie de Mt ! Pas besoin d’avoir été un saint pour participer à la venue du Christ ! Toute vie est propice à être agent de Dieu.
En ce premier dimanche de l’Avent, à l’entame de notre pèlerinage de Noël, puissions-nous être comme Rahab des êtres d’ouverture, prêts à faire sauter les limites et les frontières pour faire passer le message de l’appel à la Vie que Dieu, dans sa grâce, nous adresse à tous !
Amen.

-- Pasteur Isabelle Detavernier