Dernière modification par Johan - 2014-12-21 13:41:27

Méditation

Ruth 1: 6-22; 4 : 13-22

Introduction

Après Rahab, la semaine dernière, voici Ruth, une nouvelle figure étonnante qui apparaît dans la généalogie de Jésus, sous la plume de Matthieu.
Après Rahab, la cananéenne, aujourd’hui, Ruth la Moabite, comme compagne de chemin vers Noël. Encore une figure spéciale !! Les moabites sont un peuple à l’origine particulière puisqu’ils sont les descendants de Moab, le fils que Loth a eu d’une relation incestueuse avec sa fille aînée… Pas très brillant sur un CV…
Mais voilà pourtant qu’elle est inscrite dans l’ascendance du Christ …
Que peut-elle donc bien représenter pour nous ? quel message nous apporte-t-elle au travers de sa vie, de sa personne, de son action qui puisse nous inspirer aujourd’hui encore, et nous enrichir dans notre réflexion sur le thème de l’année « En marche, Pèlerins » ?

« Demeurer – fidélité »

Le livre qui nous raconte son histoire commence à Bethléem (ou règne la famine) … et finit à Bethléem (où l’abondance est revenue) … une boucle semble bouclée autour de ce village qui verra bien des siècles plus tard la naissance du Christ, celui qui est venu demeurer au milieu de nous.
(Comme Jacqueline l’a montré aux enfants, par ce voyage avec bâtons et bonnes chaussures, la découverte du sens de ce pèlerinage de Noël, ne peut se faire confortablement installé dans nos fauteuils ou nos petites vies douillettes, mais nous oblige à nous mettre en route pour comprendre la trajectoire parcourue dans ce récit !)

Dans cette saga familiale, Ruth apparaît comme l’héroïne, celle qui accomplit vraiment quelque chose, et qui fait avancer l’Histoire.
On peut dire que, comme Rahab, elle franchit des frontières, elle dépasse ses limites, elle élargit l’espace de sa tente, en adhérant à la foi et aux pratiques de sa belle-famille.
Elle, la moabite, renonce même à son peuple à ses dieux pour suivre sa belle-mère et le Seigneur. Elle s’engage auprès d’elle en une magnifique fidélité «  Où tu iras, j’irai, où tu demeureras, je demeurerai, ton peuple sera mon peuple, ton Dieu sera mon Dieu ; là où tu mourras, je mourrai, et c’est là que je serai ensevelie. Que le Seigneur me fasse ceci et qu’il ajoute cela si ce n’est pas la mort qui me sépare de toi » (1 :16-17)
Quelle déclaration d’engagement et de fidélité !
De là le choix de notre 2e verbe pour l’Avent : « Demeurer ».
Le verbe hébreu utilisé dans ce v 16 « LOUN » signifie littéralement « passer la nuit », puis « rester », « demeurer », et le verbe grec utilisé dans la version grecque de l’AT (LXX) signifie lui « vivre, camper en plein air » (Verbe grec « aulisthès » de « aulizomai » = vivre , camper en plein air)
Le fait de « demeurer » ne désigne donc pas l’installation, la fixation, mais marque bien la fidélité à un projet qui fait bouger, avancer, se déplacer.
Par sa fidélité et sa présence auprès de Naomi, sa belle-mère, Ruth permet que le plan de Dieu se réalise à travers elle ; par le fait de demeurer auprès de Naomi, elle devient l’instrument du salut ; (d’ailleurs, tout à la fin du récit, son nom disparaît, pour ne plus réapparaître que dans la généalogie de Matthieu, comme si elle avait accomplit son œuvre de serviteur inutile comme le dit le Christ en Luc « Nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire ». )

Mais quelle était cette mission, quel était le sens de cette fidélité ?
Dans cette histoire qui commence à Bethléem par un manque de pain, par une famine, et qui se termine à Bethléem non seulement sur l’abondance matérielle mais aussi sur l’annonce de la lignée davidique, le mot clé a été la fidélité à un projet, à un Dieu qui ne va pas permettre que s’éteigne une lignée et qui va utiliser tous les moyens à sa portée pour que s’accomplisse l’Alliance.

Le projet du livre de Ruth

Cette histoire a été rédigée au retour de l’Exil, vers 500 acn, au moment où le Roi Cyrus autorise les juifs à rentrer chez eux. A ce moment-là, beaucoup de questions se posent au peuple qui se reconstruit une identité, après une épreuve très forte de déracinement : qui fait vraiment partie du peuple ? ceux qui sont partis et qui reviennent, ceux qui sont restés sur la terre de Sion, ceux qui sont restés en exil ? de fortes interrogations à propos de l’identité…. Comment se reconstruire une identité sur une terre qui est devenu un territoire perse ? Différentes écoles de pensées vont s’affronter :
a) Il y aura Esdras et Néhémie, très préoccupés de préserver la pureté de l’identité du peuple en voie de reconstruction, qui vont prôner un repli sur soi, sur le groupe, sur leurs lois, sur la reconstruction du Temple de Jérusalem, sur la communauté religieuse, et vont donc demander le renvoi des femmes étrangères…
b) Il y aura le livre de Ruth, qui prendra – lui - le contrepied de cette idéologie en expliquant qu’une femme étrangère peut au contraire porter en elle l’avenir du peuple !
Face à un modèle de communauté qui voulait se construire sur la préservation de la pureté du sang, ce récit nous présente au contraire un modèle de communauté qui se construit par l’adhésion à un projet, par la fidélité à une dynamique qui a été amorcée bien avant nous et qui se poursuivra bien après nous. Une communauté qui se construit aussi dans l’ouverture à des identités plurielles.

La figure de Ruth, dans sa fidélité, a compris cette grande dynamique de l’Alliance ; elle a compris que l’avenir se construit au travers de l’engagement dans un projet d’ouverture, auquel chacun peut contribuer en y apportant sa propre vie.
Elle a compris que la vraie Vie se trouve dans l’échange, dans les déplacements intérieurs autant de physiques, dans l’acceptation de l’autre dans ce qu’il a d’étrange et d’étranger par rapport à soi. Ceci suppose un haut degré d’ouverture, de connaissance de soi et de l’autre, où la confiance l’emporte sur la peur de l’autre et l’égoïsme.
Cela suppose aussi la confiance en sa propre identité, qui ne se construit pas en opposition à l’autre, mais dans l’interaction avec l’autre.
La figure de Ruth est ainsi une figure de Dieu. La fidélité de cette femme est à l’image de la fidélité de Dieu.
Si on regarde bien la vie de Ruth, cela n’a pas été très rose : très vite veuve, elle avait la possibilité de rentrer chez elle et de retrouver la sécurité de la maison de son père ; or elle a fait le choix de renoncer à la sécurité immédiate pour s’engager dans une fidélité qui n’avait rien de sécurisant. Orpa, sa belle-sœur, elle, est « retournée » vers sa famille, ses dieux, et un avenir avec davantage de perspectives ; Ruth a affronté les refus de sa belle mère et s’est mise en marche pour un pays inconnu, sans perspective d’avenir. Elle a accepté de prendre le risque du chemin et de l’engagement dans un projet rempli d’incertitudes. Allaient-elles retrouver leur maison, leur champ, allaient-elles être acceptées alors qu’elles rentraient démunies ? Qui allait leur faire confiance et les rejoindre dans ce projet de reconstruction d’une famille ?
Dieu se comporte ainsi à notre égard : il s’est engagé par fidélité envers nous, mais il n’avait aucune certitude que nous allions répondre positivement à son appel.
Ruth témoigne à l’égard de sa belle-mère un attachement, une fidélité, une détermination et une confiance à l’image de ce que Dieu nous témoigne.
Dans sa fidélité à notre égard, Dieu aussi ne cesse de bouger, de se mettre en mouvement, il accepte d’être transformé, déplacé par nos réactions, acceptations ou refus ! Il est prêt à tous les déplacements plutôt que de nous abandonner !

Dieu a choisi un chemin déroutant pour nous témoigner sa fidélité ! A travers Ruth, l’étrangère qui a su lire et comprendre les événements, la vie va pouvoir à nouveau circuler !
L’enfant qui va naître de l’union de Booz et de Ruth ne sera pas seulement le fruit de l’amour humain, mais apparaît bien comme le fruit de la fidélité de Dieu à l’égard de son peuple.
Cet enfant ne sera presque plus l’enfant de ses parents mais celui de Naomi, et à travers elle l’enfant du peuple tout entier !
Cet enfant est qualifié de « rédempteur »: «Béni soit le Seigneur qui ne t’a pas laissée aujourd’hui sans rédempteur ; que son nom soit proclamé en Israël! Il te fait revenir à la vie » (4 : 14).
Le mot utilisé pour « rédempteur » est celui du « GOEL », du racheteur, le même que celui qui désignait la personne habilitée à racheter le champ de Naomi et à épouser Ruth de façon à susciter une descendance à Naomi …. Ce mot revient à 19 reprises sous différentes formes dans notre récit … histoire de nous faire comprendre que l’objectif de cette fidélité c’est bien d’assurer la survie du peuple et d’ouvrir l’avenir à d’autres possibles.
L’enfant recevra le nom d’OBED, à savoir « serviteur », et sera le grand père de David …

D’un Testament à l’autre, de Ruth à nous …

Inévitablement, notre lecture chrétienne de l’histoire de Ruth nous fait faire le lien avec le descendant de David, Jésus de Nazareth, né lui-même à Bethléem.
Nous ne pouvons pas nous empêcher de faire le lien entre toutes ces indications du texte, et de les lire en écho aux récits du Second Testament : un enfant, né d’une union improbable, à Bethléem, qui se conduira toute sa vie comme un serviteur des autres, ne s’appartenant pas, mais donnant sa vie pour sauver la nôtre …
Obed annonce la figure du Christ.
L’enfant incarne la fidélité de Ruth, sa disponibilité à offrir sa vie pour que se poursuive le projet de Dieu pour son peuple.

L’enfant annonce une autre incarnation, une autre naissance qui se fera aussi dans l’incertitude, l’insécurité ; il annonce un Autre qui lui aussi « demeurera » avec nous pour que nous puissions demeurer en lui.
Quand le prologue de Jean nous déclare : « La Parole est devenue chair ; elle a fait sa demeure parmi nous, et nous avons vu sa gloire, … elle était pleine de grâce et de vérité » (Jn 1 :14), nous retrouvons ce même verbe de « demeurer ». Et même si le verbe n’est pas le même que celui de l’histoire de Ruth, il y a ici ces mêmes notions de présence, mais de présence dans un campement provisoire, nomade, en mouvement (« eskènôsen » planter sa tente), comme le verbe que Ruth utilisait pour désigner sa fidélité à Naomi, « camper en plein air », planter sa tente pour un temps et être prêt à repartir vers la suite de l’aventure.

C’est dans cet esprit que nous pouvons recevoir le message de la figure de Ruth : adhérer au projet de Dieu, le suivre en confiance et lui remettre notre existence pour qu’il l’utilise pour faire avancer son Royaume.
Élargir nos conceptions des identités pour en faire des lieux où Dieu nous révèle sa richesse et sa grâce.
Accepter que Dieu brouille nos repères, les déplace et nous en donne une nouvelle compréhension.
Accepter de partir en voyage avec lui, à la découverte des magnifiques surprises qu’il a encore en réserve pour chacun de nous.

Le Christ nous ouvre la route, à nous de demeurer près de lui.
Amen.

-- Pasteur Isabelle Detavernier