Dernière modification par Pat - 2015-04-22 04:46:28

Chantez, de tout votre cœur !

(à l’occasion de l’introduction du nouveau recueil de cantiques)

Marc 12:28-34 ; Colossiens 3: 16-17

Le réformateur Jean Calvin que nous avons pris, par une grande méconnaissance de ce qu’il fut, l’habitude de considérer sous les dehors de la plus grande austérité, s’étonnait et s’attristait de ce que les prières des chrétiens de l’église de Genève soient bien « froides », et pour y remédier il introduisit le chant des psaumes pour l’assemblée toute entière. Ceci afin d’exalter par la louange avec « ardeur et zèle » la gloire de Dieu. On aurait certes du mal à comprendre aujourd’hui la modernité de cette démarche innovante tant, parfois certains de ces psaumes, peuvent paraître d’un autre temps à certains. Et pourtant, pour lui, la vraie prière devait être réellement une « mise en mouvement », une émotion, un « enflambement du cœur » qui, comme il le disait, parvienne à nous « réjouir en Dieu ». Bien sûr, les cultes réformés de la Genève du XVIe siècle n’eurent jamais les allures que peuvent revêtir un culte pentecôtiste d’aujourd’hui. Et pourtant, la force du chant des assemblées protestantes aura toujours fait l’étonnement et l’admiration de plus d’un.
Mais cette force devait aller de paire avec l’intelligence. Parce que, si la musique peut, en effet, émouvoir, le cantique lui est une prière, et ce, au plein sens du mot. Et en ce sens, disait Calvin, le cœur et l’affection requiert également l’intelligence.
C’est déjà, au fond ce que disait l’apôtre Paul aux Corinthiens, lorsqu’il s’opposait à ce qu’eux, les Corinthiens mettent tellement l’accent sur l’Esprit, sur les dons spirituels et sur le parler en langue. Il leur disait : «  je prierai par l’Esprit mais je prierai aussi avec l’intelligence, je chanterai par l’Esprit, mais je chanterai aussi avec l’intelligence » (1 Cor 14 : 15).
Le chant de l’église réformée aura toujours voulu opéré cette synthèse-là, ou cette conjonction-là ; force, ardeur, et même comme Calvin le dit, « véhémence » mais jamais sans l’intelligence de la prière.
Mais, il faut bien le constater, cet équilibre comme tous les équilibres aura souvent été difficile à maintenir. Parce que, aux cours des siècles, on aura oscillé sans cesse d’une ferveur parfois un peu mièvre, affectée et que l’on a estimée hautement sensible, noble et spirituelle à une intelligence souvent sèche, abrupte, insensible et pour tout dire affreusement cérébrale. Et le chant dans nos églises n’aura pas échappé à cela, pas plus d’ailleurs que nos liturgies et nos cultes. Et de cela, au fond, nos recueils d’aujourd’hui gardent encore la trace, par leurs mélodies ou leurs paroles. Et c’est, en un sens, ce qui en fait leur richesse et leur héritage continu. Et le nouveau recueil que vous avez entre les mains n’échappe pas à cette règle dès lors qu’il contient en son corps une majorité de cantiques que se trouvaient déjà dans nombre de ses prédécesseurs. Il n’y a donc pas ici de révolution, simplement peut-être de par son ampleur il tente de regrouper et réarranger des traditions, des sensibilités, des théologies si diverses que chacun devrait y trouver de quoi nourrir et exprimer sa foi. Mais du psaume réformé, du Te deum catholique, du choral luthérien, du spiritual américain, du cantique de victoire du Réveil, des chants de jeunesse en mission aux réponses liturgiques … une règle doit pourtant toujours conduire à tenir conjoint la force, l’ardeur et l’intelligence.

Le passage de l’évangile selon Marc que nous avons lu ce matin, nous parle également de force. Au scribe qui vient l’interroger sur le plus grand commandement, Jésus répond en citant le livre du Deutéronome (6) et celui du Lévitique (25). «Voici le premier: Écoute, Israël, le Seigneur, notre Dieu, est l'unique Seigneur: et: Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force. Voici le second: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas d'autre commandement plus grand que ceux-là.»
Dire ici Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force, cela signifie que cet amour que l’homme doit éprouver pour Dieu ne peut qu’être total, c’est-à-dire qu’il doit mobiliser la personne toute entière (âme, pensée, cœur et force).
Calvin commentant ce passage disait très justement: «Car comme il veut dire en un mot qu’il faut aimer Dieu parfaitement, et employer à cela tout ce qui est en l’homme, il s’est contenté, ayant dit l’Âme et le CŒUR, d’ajouter la FORCE, afin de ne laisser aucune partie de nous vide de l’amour de Dieu».

De cette phrase du Deutéronome reprise par Jésus, nous avons surtout l’habitude de retenir uniquement la pensée, le cœur et l’âme; mais plus rarement la force. C’est-à-dire aussi, privilégier souvent soit l’intelligence (la pensée) soit l’émotion (l’âme ou le cœur). Car très souvent nous imaginons qu’aimer, célébrer Dieu reste une chose ou très cérébrale (aime de toute ta pensée), ou très sentimentale (aime de tout ton cœur) ou très affective (aime de toute ton âme).
Mais de la force, nous ne savons trop quoi faire. La force, c’est la vitalité, la vigueur, l’exubérance, l’effusion de joie. Et cela, nous met nettement plus mal à l’aise car nous sommes habitués, surtout en tant que protestants, à la retenue, à l’intériorité, à la sobriété. Pourtant cette phrase ne devrait pas cesser de résonner à nos oreilles: Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force.
Aimer Dieu parfaitement, totalement, pleinement et employer à cela tout ce qui est en l’homme. Tout ce qui est en chacun de nous. Y compris la force, la vitalité, la joie et l’ardeur.
Aimer, célébrer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa pensée, et de toute sa force c’est ce que nous sommes appelés à éprouver, à vivre, à manifester lors de nos cultes. Pas seulement avec le cœur, l’âme et la pensée, pas seulement de manière cérébrale et retenue ou sentimentale et affective, mais aussi avec force, avec jubilation. Et de cela, notre chant devrait toujours porter la trace. Nous avons sans doute a réapprendre cela: à aimer et célébrer Dieu parfaitement, totalement, pleinement et employer à cela tout ce qui est en nous. Aimer et célébrer Dieu avec tout ce que nous sommes. Aimer et célébrer Dieu en mobilisant tout notre être. Et en tenant toujours ensemble, et la force et l’intelligence. Car, ce n’est pas pour nous que nous faisons cela, ce n’est pas pour nous que nous sommes ici, c’est pour Dieu et devant lui. Et s’il nous faut continuellement, comme l’auteur aux Colossiens nous y invite, que le Christ nous enrichisse pleinement, s’il faut que nous nous instruisions les uns les autres par des « hymnes et des cantiques » nous avons aussi à chanter « à Dieu de tout notre cœur », avec tout ce qui nous constitue. Que ce nouveau recueil puisse nous inciter plus encore, et que nous puissions y découvrir une invitation à la louange.

Pasteur Patrick Evrard