Dernière modification par Johan - 2021-07-19 09:28:48

Célébrons le Seigneur avec des cœurs reconnaissants

Jean 7 53 et 8 1-11

Josey est une chanteuse connue dans le monde artistique ivoirien. La jeune femme introduit une de ses œuvres musicales sortie en 2019 en ces termes : « Tous les oiseaux mangent du mil, mais c’est celui qu’on attrape qu’on appelle mange-mil. On vit un monde où des pécheurs jugent d’autres pécheurs pour avoir péché différemment ».
Cette affirmation, est l’expression consciente et dénonciatrice d’un mal-être relatif à une situation de sa vie privée qui se retrouve exposée au grand jour et exacerbée (grâce aux réseaux sociaux) par la sphère publique. Là, ses détracteurs s’en donnent à cœur joie en jugeant ou condamnant ses actes au nom de leurs sensibilités morales, culturelles ou religieuses. Cette affirmation de Josey fait aussi littéralement écho au récit de Jean 7.53-8.1 et signale que les plus de 2000 années qui séparent les représentations qu’on peut faire de l’histoire de ces deux femmes, n’ont rien ôté à la tendance humaine à regarder la paille qui est dans l'œil d’autrui, en omettant la poutre qui est dans son propre œil. Ou inversement.
Notons que l’acte de juger qui est répandu dans notre société, a plusieurs connotations. Juger peut signifier : porter une appréciation positive ou négative sur quelque chose ou quelqu’un, prononcer un avis favorable ou défavorable, décider, penser, condamner, faire usage du discernement, avoir du bon sens. Vous dire ce matin : « Vous êtes une communauté très accueillante » relève du jugement positif.
L’auteur de notre texte aborde la question du jugement de type condamnation dans la perspective socioreligieuse de l’époque de Jésus ; et ce faisant, il met en réseau des personnages caractérisés par deux pôles : accusateurs et accusés. Si nous nous mettions dans la peau des personnages ?
Les accusateurs sont représentés par les scribes et les pharisiens. Pour comprendre leur démarche, il faut questionner leur identité. Brièvement, les scribes sont les maîtres ou les interprètes de la loi tandis que les pharisiens sont une secte de Juifs qui se distinguent par la sainteté extérieure de leur vie ; ce sont des séparés du péché. Ce groupe maîtrise la Torah et veille à son application. Et comme Saül avant de devenir prédicateur du Christ, ils se caractérisent ici par une ardeur excessive, prêts à condamner toute personne qui s’écarte de la loi divine. Sur leur banc des accusés : la femme, Jésus et … eux-mêmes.
En effet, par réciprocité dans notre texte, qui accuse s’accuse. Ne remarquons nous pas qu’il nous arrive souvent de faire un reproche à quelqu’un et quelque temps plus tard, nous reproduisons le même acte ou même pire ?
Venons-en à la première accusée. Elle n’est pas nommée. Les scribes et les pharisiens la présente à Jésus non par qui elle est, mais par ce qu’elle a fait et la sanction qu’elle mérite. Elle est donc définie par sa transgression : μοιχείᾳ , c’est-à-dire adultère et par la lapidation qui l’attend. L’un des textes de la loi sur lequel se base l’accusation de mort est Lévitique 20.10 où il est écrit : « Si un homme commet un adultère avec la femme d'autrui, avec la femme de son voisin, que l'on mette à mort l'homme et la femme adultères ».
Le terme grec employé pour adultère implique qu’elle est mariée. Puisque le flagrant délit est de mise, comment expliquer l’absence de l’amant qui mérite le même sort ? S’il s’est échappé par peur de représailles – laissons vaguer notre imagination - on lui souhaite d’avoir quitté la ville. Par contre, s’il a été relaxé - supposons-le - par solidarité masculine, c’est encore le poids, l’oppression d’une culture patriarcale dominante qui s’autorise à commettre des actes jugés impardonnables pour la gent féminine impliquée. Aujourd’hui encore, les crimes d’honneur, approuvés par certaines traditions religieuses ou culturelles sont commis sur des femmes, parce qu’elles sont femmes (fermons la parenthèse).
C’est donc une femme stigmatisée, discriminée et chahutée qui est isolée au milieu d’un ensemble d’hommes indifférents en vue d’un lynchage public. Aucun des bienpensants de la loi ne lui adresse la parole pour l’entendre et la laisser se justifier malgré le flagrant délit. En effet, la loi telle qu’ils la défendent n’est pas indulgente.
La femme que nous nommons à partir de maintenant Kara (et vous allez comprendre pourquoi) ne revendique pas non plus la parole. Elle est aussi conditionnée que ses détracteurs par la rigueur et la violence de l’application de la loi mosaïque. Elle se sait perdue socialement, familialement, spirituellement et sans avenir aucun ; jusqu’à ce qu’elle se retrouve à côté de Jésus qui comme elle, est seul au milieu des scribes et des pharisiens.
Et là, l’espoir renaît car un autre hors-la loi prend sa défense.
Nous pouvons avoir un impact positif dans le désert de la vie des autres avec un sourire, un cadeau, un compliment ou une parole d’encouragement;
Nous pouvons apporter de l’espoir en défendant les faibles et les minorités dans notre société;
Nous pouvons valoriser de manière conséquente l’humain et être indulgent réciproquement par rapport à nos failles respectives. En effet, nous sommes une source de bienveillance, d’amour et de compréhension dans un monde déshumanisé. Le texte nous montre comment Jésus a subversivement transformé son époque en renversant l’ordre religieux qui prônait la condamnation à mort de la femme.
Le narrateur établit d’ailleurs quelques similitudes entre Kara et Jésus. Ils sont tous les deux minorisés au milieu d’un groupe menaçant ; ils sont tous les deux accusés d’adultère : Kara au sens propre et Jésus au sens figuré car, bien que juif, il interprète la Torah différemment et cela est perçu comme une trahison. Enfin, ils sont passibles de lapidation ; dans la suite du récit de Jean 8 qui nous occupe, Jésus évite de justesse une lapidation au verset 59.
« Dans la loi, Moïse nous a commandé de lapider de telles femmes. Toi, donc, que dis-tu ? ». Cette question n’est qu’un prétexte pour préparer la condamnation à mort de Jésus. C’est ici que se cristallise la problématique du récit qui décrit en réalité le procès anticipé de Jésus où s’affronte la légitimité du salut par la loi mosaïque et la nouveauté du salut par la foi en Christ.
La parole est donc perfidement adressée à Jésus afin qu’il juge de la situation dans sa position de Maître. Condamnera-t-il la loi mosaïque ou Kara ? Leur donnera-t-il l’avantage de les condamner tous les deux ?
Sa réponse, innovatrice, les libère tous les deux. Elle a deux axes : Silencieux, il écrit au sol avec le doigt. Et par là, il retourne aux scribes et aux pharisiens les stigmates d’indifférence et de désintérêt dont ils affublaient Kara. Ensuite, lorsqu’il parle, il leur déclare: « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui lance le premier une pierre ! ».
Cette affirmation apporte la justice au milieu des luttes et des controverses des personnages. En effet, elle a la subtilité et l’efficacité de provoquer un effet-miroir qui renvoie les accusateurs de Kara à leur propre conscience, à leurs propres failles et finalement à leur aliénation dans l’acte de se prononcer contre autrui. S’ils ne sont peut-être pas adultères, ils sont coupables d’autres choses ; en l’occurrence de l’instrumentalisation « perverse » de la loi pour tendre des pièges et tuer. Les machinations injustes contre jésus ou encore les failles dans les procédures visant à condamner à mort Kara tendent à le montrer. Ils passent d’accusateurs à accusés. En tant que tels, ils ne peuvent condamner Kara.
En réalité, cette déclaration de Jésus vise à sauver, à libérer tous les personnages de la justification par la loi. Mais les scribes et les pharisiens gardent leurs cœurs hermétiquement fermés. Le terme employé pour décrire leur départ de la scène est traduit littéralement par : aller hors de, sortir pour aller au loin. Symboliquement, ils s’éloignent de la justification par la foi en Christ. Ils sortent du récit accusés, non par Jésus, mais par la loi qu’ils prêchent.
Or la femme, demeure avec Jésus. Elle ne s’enfuit pas parce qu’elle lui est reconnaissante d’avoir pris sa défense. Mais Jésus fait plus : Il se redresse, la considère et lui dit : « femme ! ».
En grec, cette formule d’adresse au vocatif est un terme de respect ou d’affection. Notons par ailleurs, qu’il l’appelle « femme » sans qualificatif péjoratif lié à sa faute. Par là même, il inverse le second stigmate dont elle était victime et la valorise publiquement en tant que personne. Il lui offre ainsi une perspective d’avenir qui n’est pas déterminé par ce qu’elle a fait. Par cette expression d’amour inconditionnel, il gagne son cœur et en retour, elle l’appelle non pas Maître comme les scribes et les pharisiens, mais Seigneur c’est-à-dire aussi Dieu ; Cette confession est le signe du changement qui s’est effectué en elle grâce à lui.
Et il lui dit ces mots magnifiques qui nous sont aussi adressés quand on demeure dans sa présence : « Moi non plus je ne te condamne pas ». Quelle libération et quel bonheur elle a dû ressentir ! Elle passe pour le lecteur de μοιχείᾳ , c’est-à-dire adultère à Kara qui signifie joie, allégresse, cause de joie. En effet, son histoire telle que présentée cause de la joie au monde, à l’Eglise actuelle et à chacun de nous. Son histoire est un exemple patent de la possibilité du salut en Christ par la grâce seule. Oui, tout est grâce !
Mais Jésus ne s’arrête pas là. Deux ordres à l’intention de la femme ponctuent la fin du récit.
Il lui donne d’abord un nouveau but en lui disant : « Va ! ». Le narrateur utilise le même verbe au verset 1 pour décrire le déplacement de Jésus vers le mont des oliviers. Nous savons que c’est un lieu où il demeurait, se reposait la nuit, priait, enseignait ses disciples et qui est lié à sa passion.
Va signifie aussi en grec : Marche ! Voyage ! L’emploi de l’impératif présent signale un dynamisme continuel dans l’action de marcher ou de voyager. Cette construction de l’auteur établit ainsi un nouveau parallèle entre Jésus et la femme. Cette dernière est maintenant en marche vers le lieu où celui qui s’offre pour la rémission des péchés du monde, demeure.
Il lui dit enfin : « A présent, ne pèche plus ». C’est le signe que Jésus ne banalise pas l’acte d’adultère.
Mais pécher en grec signifie aussi manquer le but ou se tromper de chemin. Le but ou le chemin de la femme est désormais d’aller à Christ. On reste dans une dynamique de voyage, celui de la vie avec le Seigneur, pour le Seigneur et par le Seigneur. Y dévier reviendrait comme les scribes et les pharisiens à rejeter le salut qu’il offre par sa mort à la croix et à se remettre sous les principes de la loi qui condamne. Autrement dit, Christ lui dit, et c’est le cas pour nous aujourd’hui : « Marche vers moi, vers la croix et ne retourne pas au salut par les œuvres ». En effet, il n’y a plus de condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ.
Vous l’aurez compris, les barrières entre les pôles accusateurs et accusés sont floues et c’est à dessein, car nous fluctuons souvent entre les deux positions. En accusé, nous attendons de l’indulgence et en accusateur influencé par nos différentes sensibilités, nous usons de nos paroles pour « tuer » psychologiquement, pour stigmatiser et condamner nos congénères. On retient deux bonnes nouvelles : la première est résumée par les propos de Jésus dans l’évangile de Matthieu 7:12 : « Tout ce que vous voulez que les êtres humains fassent pour vous, faites-le de même pour eux (…) ». Ensuite, pour la vie spirituelle, personnelle et communautaire, ce récit met en exergue Christ dans son amour et son pardon pour l’humanité perdue. Il est notre source de restauration, de revalorisation, de bonheur retrouvé et de nouveaux départs.
Chacun, soit à l’image de Kara ou à celle des scribes et des pharisiens, peut lui ouvrir son cœur avec confiance et recommencer à marcher dans sa présence après chaque chute.

Célébrons le Seigneur avec des cœurs reconnaissants.

Amen.

Christel Meli
Le 18 juillet 2021
(enregistré par Stéphane)