Dernière modification par Johan - 2014-11-20 15:23:57

Les talents

Juges 11, 27-40 ; 1 Thessaloniciens 5, 1-6 ; Matthieu 25, 14-30

Il y a quelques jours je me suis inscrite sur une site de donnerie dans ma commune. Il s’agit d’un site sur lequel des habitants peuvent proposer des objets en don ou en demander. Je fais de la couture depuis quelques temps et j’étais à la recherche d’un fer à repasser. Une offre paraît à ce sujet et je prends contact avec la propriétaire qui me fixe un rendez-vous. Je récupère comme ça un fer qui appartenait à sa grand-mère et qui fonctionne très bien. Cependant, il me semble qu’il y a quelque chose de pas logique, j’ai envie de donner quelque chose pour remercier cette jeune femme…j’ai des difficulté à accepter ce cadeau. Pourquoi ? Au cours de ces réflexions, je mets à la préparation de ce culte et je lis les textes de ce dimanche. Ma première réaction est de n’être pas très rassurée du sort réservé au troisième serviteur de la parabole ou à la fille de Jephté. Quel Maître / Dieu peut reprendre à celui qui n’a rien comme au troisième serviteur ?

S’agit-il d’un Dieu qui donne des talents dont nous aurions la charge, la responsabilité de les faire fructifier ? Que pensez des lectures économiques de cette parabole qui valoriseraient le risque de placer en bourse, les banques?

En quoi les textes de ce matin, nous apprennent-ils quelque chose qui pourrait nous indiquer des éléments pour notre thème de l’année « En marche Pèlerin ! ». Y trouvons nous une route sur laquelle marcher ? Des indications ?

A ce stade, je ne fais pas encore de connexion avec mon histoire de fer à repasser.

A y regarder de plus près il me semble important pour commencer de replacer ce texte dans l’Evangile, de le situer. Il s’agira d’une première balise.

Dans l’évangile de Matthieu, le chapitre 24 parle de la fin des temps, et le chapitre 25 dont est issu notre texte raconte trois paraboles qui évoquent la façon dont nous devons vivre l’attente de Dieu.

Notre parabole se situe après la parabole des 10 vierges et avant celle du jugement dernier qui sépare les boucs des brebis.

Ces paraboles sont destinées à nous appeler à la vigilance et à la responsabilité active dans un entretemps marqué par le départ du maître et l’attente de son retour.

Dieu est venu et il a fait surgir l’univers. Dieu a créé le monde comme une maison pleine de trésors. Dieu a conclu son alliance avec son peuple humilié et l’a accompagné sur la route de la liberté. Dieu s’est fait homme en Jésus-Christ. Il a partagé notre existence humaine jusque dans la souffrance et la mort. Par la résurrection de Jésus-Christ, Dieu a manifesté la puissance de la vie. La vie en Dieu est plus forte que la mort. Dieu n’est pas dans les brumes éloignées de l’imagination, il est déjà venu. Mais il nous faut dire avec la même conviction: Dieu viendra. Jésus est venu et Jésus viendra.

Nous ne savons pas comment cette promesse se réalisera. Mais nous savons que nous vivons dans l’attente de Celui qui veut faire toutes choses nouvelles. Nous vivons dans un entretemps marqué du «déjà» de la présence du Christ et du «pas encore» de son retour à venir. La tension de cet entretemps confère à notre existence chrétienne son dynamisme particulier et à la parole de l’Eglise sa valeur unique.

La première balise de cette parabole est donc une indication de temps, c’est une montre au bras du pèlerin qui lui rappelle ce temps spécifique de l’attente.

Mais comment vivre dans ce temps ? Dans l’urgence ? en ayant une valise de prête, prêt à partir (comme semble l’indiquer les versets de Thessaloniciens)? comment habiter notre vie et le monde si nous sommes dans un entretemps ? Ces questions étaient aussi celles des premières communautés chrétiennes.

Il me semble que la parabole des Talents nous donne quelques éclairages à ce sujet : Elle est souvent lue comme l'illustration d'un principe de responsabilité : il faut faire fructifier ce que Dieu nous a confié et qui ne nous appartient pas. Celui qui a reçu le plus doit faire le plus. Il a une plus grande responsabilité puisqu'il lui a été beaucoup confié. Et ces talents sont ainsi souvent montrés non pas comme une chance pour le loisir de ceux qui en bénéficient, mais comme une charge. Il y aurait alors là une insistance sur le devoir que nous avons vis à vis de Dieu et de ce qu'il nous a donné, nous qui sommes appelés à gérer les biens de notre Maître. Et ce Dieu de la parabole semble très exigent, il demande beaucoup, puisqu'il est vrai que le texte dit que les Talents sont donnés à chacun selon sa capacité, or celui qui en a reçu 5, correspondant à ce qu'il peut gérer, se retrouve à la fin avec le devoir de gérer 10 talents, et en plus le talent de celui qui ne voulait rien faire, ce qui devient considérable. Cette lecture n'est pas mauvaise, et a un avantage : elle permet de gommer l'apparent scandale de ce Talent ôté au plus pauvre qui n'en avait qu'un, pour le donner au plus riche : il ne serait pas donné pour qu'il en profite, mais comme une charge supplémentaire...

Il faudrait selon cette lecture habiter cet entretemps dont nous parlions tout à l’heure en « gestionnaire », en personne « responsable ».

Cependant, je crois que cette lecture, trahit le texte. En effet, on peut être attentif au fait que le texte ne dit jamais que le maître « confie » les Talents, mais bien qu'il les « donne ». A la fin, d'ailleurs, il ne les reprend pas, (sauf au mauvais serviteur), ils sont bel et bien donnés. On peut alors comprendre l'erreur du mauvais serviteur comme étant de ne pas s'être senti vraiment propriétaire du don. Il n'a pas accepté le don. Quand le maître revient, il rend le talent en disant : prends ce qui est à toi..., en quelque sorte, il est le seul à avoir refusé le don de son maître. Or le retour du maître ne visait pas à reprendre les talents, ni même à faire « rendre des comptes », mais d'écouter leur « compte rendu », les serviteurs sont fiers de montrer à leur maître ce qu'ils ont fait de leur cadeau, et ce qu'ils ont pu réaliser avec, pour leur profit personnel d'une certaine façon, parce qu'ils ont fait comme si ces talents étaient à eux. Il y a donc deux logiques qui s'affrontent dans cette parabole, l'une est celle du don qui conduit à la surabondance, et à la joie, et l'autre est celle de la dette et qui conduit aux ténèbres et à l'exclusion. Le fait est que ce qui va perdre le mauvais serviteur est plus sa théologie que son incapacité à bien gérer un Talent. Ce serviteur ne pouvait croire au don, malgré le geste explicite du maître, il pensait que Dieu était un homme dur, moissonnant où il n'a pas semé..., il avait peur de Dieu, qu'il voyait, à tort, comme un maître exigeant, pouvant punir, et utilisant ses serviteurs pour son propre service, pour faire à sa place ce qu'il aurait dû faire lui-même. Là est l'erreur grave et fondamentale. En fait, dans sa logique, il ne pouvait croire au don gratuit, restant dans une logique de la dette. Or cette logique de la dette est catastrophique, autant pour ce qui est de notre relation à Dieu que pour ce qui est de notre relation aux autres. Elle conduit à la peur, au jugement, à la violence, à la haine et à la mort. Croire dans la grâce, c'est croire que l'on peut vivre autrement, non plus dans le sentiment de devoir, (de la gestion), mais dans le sentiment de l'amour, c'est accepter vraiment de recevoir, c'est savoir aussi donner, c'est être dans la logique de la gratuité, du don et du pardon. Là est la seule manière de sortir de cette logique délétère de la dette. C'est ce que nous demandons tous les jours dans le Notre Père: remets nous nos dettes comme nous remettons aussi à ceux qui nous doivent. Nous demandons à Dieu de nous libérer de ces sentiments de devoir vis-à-vis de lui, et de devoir vis-à-vis des autres, sentiments qui polluent nos relations entre nous et nos prochains. Or si le Christ nous a libérés, c'est pour que nous soyons réellement libres. Le mauvais serviteur ne pouvait comprendre qu'on lui donne sans qu'il ne doive rien. Il ne pouvait intégrer la gratuité, ne comprenant pas la raison du don. En fait ce qui lui manquait, c'était de croire à l'amour. L'amour, en effet, c'est la seule raison possible du don du maître. Si le maître a vraiment donné, ce n'est pas pour reprendre ensuite, ou pour juger ce que l'on ferait du cadeau, sinon ce ne serait pas vraiment un don. Quand quelque chose est donné, cela appartient au nouveau propriétaire qui a la liberté d'en faire ce qu'il veut, sinon ce n'est pas vraiment un cadeau, ce n'est pas vraiment donné. (Donné, c’est donné reprendre c’est volé comme diraient mes enfants). La seule raison que l'on puisse trouver au don, c'est l'amour. Pourquoi Dieu veut-il que nous prospérions ? Tout simplement parce qu'il nous aime. Dieu n'attend pas de nous que nous nous rendions malheureux pour lui, que nous sacrifions tout pour lui, mais parce qu'il nous aime, il veut notre bonheur, notre épanouissement, parce qu'il nous aime, il se réjouit de nos réussites, de nos progrès et de notre propre joie. En faisant notre travail, en développant notre propre vie, nous allons dans le sens-même de la création de Dieu, parce que Dieu aime sa création et a de la considération pour elle. C'est là que se trouve la clé de la juste compréhension de ce que l'on appelle la grâce, le don de Dieu. On sait que les églises issues de la Réforme ont toujours insisté sur cette notion de grâce, or, cette idée de grâce, mal comprise, peut donner naissance à des attitudes très diverses. Une des plus paradoxale est sans doute le puritanisme, quand cette prédication de la grâce a fait naître une sorte de scrupule pathologique, un sens infini du devoir rendant finalement toute joie et toute vie impossible. L'erreur du puritanisme ne résidait pas dans le fait de ne pas croire assez à la grâce, mais de mal y croire, en fait, de ne pas voir le don comme un don, mais comme une sorte d'avance nous imposant des devoirs. Dans cette logique perverse, si Dieu nous donne le salut alors que nous n'aurions encore rien fait pour le mériter, il faudrait que nous arrivions à en être digne a posteriori, sinon, nous manquerions à notre devoir. Or le don n'est pas une avance, Dieu ne nous donne pas par avance pour mieux nous coincer et nous rendre redevable à son égard, si Dieu nous a donné, c'est pour une raison simple, c'est qu'il nous aime. Dieu a donc ses raisons, et ce n'est pas à nous à donner ensuite raison à Dieu de nous avoir offert. Il faut croire que Dieu nous a vraiment aimé, et qu'il nous a vraiment donné. Ce don n'est pas pour nous écraser de devoir, mais pour nous libérer, pour nous donner la joie. Il est vrai néanmoins que dans la parabole des Talents, chacun des bons serviteurs s'est montré à la hauteur de l'attente, puisqu'ils ont réussi à faire fructifier positivement leur don, même si c'était en fin de compte pour eux. Une question que l'on se pose souvent est de savoir quelle aurait été l'attitude du maître devant un serviteur qui aurait essayé de faire fructifier et qui, en ratant, aurait tout perdu. La réponse se trouve dans une autre parabole : celle, dite du Fils Prodigue. Dans cette parabole aussi, le maître donne sa part à l'un de ses fils, il la lui donne sans lui demander ce qu'il en fera, sans lui dire « fais-en bon usage »... Il la lui donne. Or ce fils va finalement tout dépenser, il ne lui restera rien. Et il sera finalement accueilli à bras ouverts par son Père qui ne lui reprochera rien et qui fera une grande fête pour son retour. La seule chose qu'attendait le Père, c'était qu'il revienne vers lui, qu'il reste dans sa présence. De même, ce que Dieu attend de nous, comme le dit cette très belle formule du prophète Michée (6 :8), c'est de marcher humblement avec son Dieu. En fin de compte, avec ces deux paraboles, nous avons tous les modes possibles, bons ou moins bons, de relation à Dieu. Il y a le refus de la grâce comme don gratuit d'amour, à l'image du mauvais serviteur des Talents, ce qui conduit à l'aigreur, à l'agressivité à la peur, et finalement à ne rien faire. Il y a le sens exacerbé du devoir comme le fils aîné de la parabole du Fils Prodigue, qui conduit à une absence de joie, et à la sévérité, au jugement des autres ; ce qui manque à ce fils, c'est la liberté. Il y a aussi l'usage inconséquent de la grâce, comme le Fils prodigue dans sa mauvaise période, profitant de sa liberté pour prétendre à l'autonomie se couper de Dieu et dilapider le don, et puis il y a le bon usage de la grâce qui consiste à en profiter dans la fidélité à Dieu, dans la joie, dans la liberté, dans la reconnaissance et dans la fécondité. Finalement, il semble qu'il y ait beaucoup de modes de relation à Dieu possibles, et que seulement un puisse mener véritablement à l'épanouissement et à la joie. C'est ce qu'essaye de montrer le concept même d'« alliance » si cher à la Bible. L'idée d'une alliance entre Dieu et l'homme est en soi une chose curieuse. En effet, l'alliance est un contrat, un partenariat entre deux puissances qui se respectent mutuellement. Une alliance ne peut pas se faire entre quelqu'un qui serait tout et un autre qui ne serait rien. Il faut que chaque partie ait une valeur propre et reconnue. L'idée de l'alliance suppose aussi une collaboration dans laquelle chacun apporte ce qu'il peut, sans qu'il y ait d'écrasement d'une des parties, ni de confusion entre ce qui est à l'un et ce qui est à l'autre. Dans une alliance réussie, ce qui profite à l'un profite aussi à l'autre. Ainsi l'alliance n'est pas un asservissement d'une des parties à l'autre. Si nous sommes dans une alliance avec Dieu, c'est que Dieu ne nous demande pas d'être rien pour que tout soit pour lui, mais que nous travaillions en synergie. Dans l'alliance avec Dieu, Dieu nous appelle à être ses partenaires, ses vis-à-vis, ni ses esclaves, ni ses larbins, ni ses serviteurs inféodés et tremblants devant une sanction ou une tâche insurmontable. L'homme a une vraie valeur, et peut apporter à Dieu quelque chose par son travail, son œuvre dans le monde, ce qu'il sait faire, c'est cela qui est bon. Et si quelque chose est bon pour l'homme, ou pour nous, alors c'est bon pour Dieu aussi. Dieu de son côté apporte à l'homme ce qu'il peut lui apporter : de l'aide, de la force, de l'amour, du conseil, de la liberté et de la joie. Le seul devoir que nous avons, peut-être, c'est de rester dans l'alliance, de rester dans la relation avec Dieu dans ce partenariat fondamental. Les mauvais exemples de nos deux paraboles sont autant de manières de sortir de l'alliance. Il y a le mauvais serviteur qui ne veut rien avoir de commun avec son maître, et qui, finalement ne travaille ni pour lui ni pour Dieu. Il y a le Fils Prodigue qui prend le cadeau de Dieu et s'éloigne de lui pour vivre sa vie tout seul (c'est cela qui est mauvais, et non pas qu'il ait pris le cadeau ou qu'il l'ait dépensé). Et enfin le Fils qui, lui, est resté dans la maison, non pas comme un partenaire d'alliance, mais comme n'étant rien, pas même un partenaire pour Dieu, vivant dans la fusion avec son père. C'est lorsque chacun est à sa place que le don de la grâce peut s'épanouir, et que la liberté peut devenir productive, positive et créatrice. Je crois que malgré les apparences, nous, aujourd'hui, nous avons peur de la liberté. Quand le Christ nous dit ma vérité vous rendra libres (Jean 8 :32), nous ne le croyons qu'à moitié, et certains pensent que nous sommes libres... de vivre dans la soumission totale à Dieu... ou de mourir. Ce n'est pas cela la liberté. La liberté que donne le Christ est réelle, de même que le don de sa grâce est un vrai don, et totalement gratuit, nous n'avons pas à payer, ni par avance, ni après. Nous sommes appelés à vivre dans la liberté et dans la joie, motivés non pas par la crainte de manquer à un prétendu devoir, mais motivés par la reconnaissance. La grâce n'est ni une menace, ni une charge, ni une responsabilité, mais un viatique, un moteur, une énergie, une force. La notion même de devoir est mauvaise, parce qu'elle se situe en bout de chaîne de notre vie. Le Christ ne nous écrase pas de devoirs, mais il nous invite à changer nos cœurs, à nous convertir, à accepter la grâce, et à vivre de la grâce.

Pour revenir à mon fer à repasser, il me semble que ce qui me semblait difficile c’était d’accepter ce don sans contre partie parce que mon éducation familiale et religieuse, des formes de pression sociale insistent sur la contre partie, la responsabilité. Et voilà que dans mon quotidien, un élément concret me rappelle une autre logique et m’invite aussi à l’initiative.

Pèlerin, avec notre montre et conscient d’être libéré, d’avoir reçu un don, nous pouvons nous mettre en route. Nous ne trouvons pas ici une liste précise et détaillée de consignes du bon gestionnaire pour habiter le monde dans cet entretemps. Nous trouvons ce qui est à la source, la grâce et l’invitation à accepter ce cadeau.

Notre avenir est radicalement ouvert sur la venue du Christ –et il n’y a que l’Eglise qui peut et qui sait le dire. Dans la force de cette promesse nous disons non à tous les fatalismes: non, le monde ne va pas fatalement vers le pire. Non, nous ne sommes pas les spectateurs impuissants d’une histoire s’abîmant dans toutes les catastrophes imaginables, économique, politique ou écologique. Avec la même verve nous dirons: non, aucun des systèmes présents ne peut prétendre à représenter la fin de l’histoire. Car le Seigneur vient, et avec lui vient toujours la nouveauté, la force de l’imagination, l’impact de la Parole vraie, la protestation de la vie, de la justice et de l’amour, le miracle de l’entraide, le dépassement des cercles vicieux et des crises paralysantes.

L’entretemps que nous vivons est le temps de l’initiative dans l’attente de notre Dieu qui est un Dieu à venir.
Amen.

-- Synthèse livrée par Pasteur Dorothée Bouillon