Dernière modification par Johan - 2014-11-11 11:57:08

Entre recueillement et action : la redécouverte de Marthe

Luc 10 : 38-42 et Jean 11 : 17-27

L' histoire de Marie et Marthe me rappelle la visite d'une église protestante luthérienne à Cologne l'année passée. Dans cette église, il y avait un grand vitrail avec le titre : « Une chose est nécessaire »£. On y voyait Marie, repliée sur elle-même, tendre et mince assise au pied de Jésus. Quant à Marthe, elle était plutôt robuste et se tenait appuyée sur la table. Dans une main elle tenait une grande marmite, l'autre main avait un doigt levé comme si elle voulait faire un reproche : « Maître, cela te dérange pas que ma sœur me laisse seule à servir ? »

Je me souviens que je n'aimais pas trop ce vitrail et surtout pas l'histoire de Marie et Marthe. C'est un départ prometteur. Méditez une fois un passage biblique que vous n'aimez pas... Et vous pouvez être sûr que son approche vous apportera beaucoup !

Marie et Marthe... Elles étaient souvent considérées par la tradition des églises occidentales comme des représentantes de deux modes différents, de deux manières opposées selon lesquelles on peut vivre la vie : Marie au pied de Jésus symbolisant la vie contemplative, en méditant, en écoutant et Marthe travailleuse, symbolisant la vie active, en travaillant.

Voilà alors avec Marie et Marthe deux aspects de la vie : celui du recueillement, de se ressourcer, et celui du travail, d'accomplir les tâches nécessaires pour survivre. Celui de l'écoute concentrée et inspirée par la parole de Dieu et celui du souci permanent, agité et sans repos, concentré sur des questions de la vie quotidienne.

Ces deux aspects-là de la vie- appelés en latin « la vita contemplativa » et « la vita activa » - n'étaient non seulement opposés mais aussi groupés selon leur importance, placé dans une hiérarchie.

Se retirer dans le recueillement était considéré comme plus important, cela semblait plus profond et surtout plus spirituel. Par rapport à cela, la vie pratique, le fait de prendre les choses en main, semblait nécessaire (malheureusement) mais subordonné, et avait moins de valeur. « Marie a choisi la meilleure part. » voici l'éloge de Marie qui laisse Marthe de côté en la jugeant un peu limitée, étroite d'esprit, troublée par le soucis, et malheureusement incapable de comprendre les vraies priorités et nécessités de la vie.

De la même manière, on estimait - et on l'estime toujours d'ailleurs - que le travail du cerveau est plus important que le travail des mains.

Seulement, un autre courant de la tradition chrétienne ose une approche complètement opposée : celle de la mystique.

Un théologien de la mystique (Maître Eckart) comprenait le texte ainsi : Marie au pied de Jésus est encore au début de son cheminement de foi, elle doit encore écouter et apprendre. Marthe, déjà avancée dans son cheminement est déjà capable d'agir selon la foi. Elle a peur que sa sœur ne quitte jamais son état d'écoute et c'est pour cela qu'elle s'inquiète: « Maître, cela ne te dérange pas que ma sœur me laisse seule à servir ? »

Deux compréhensions différentes de la même histoire, complètement opposées.

Et vous ?

Êtes-vous plutôt Marie qui sait se ressourcer ? Qui sait profiter de l'instant précieux que Jésus passe chez elle à la maison ? Ou êtes-vous plutôt Marthe qui veut et qui est capable de s'engager, de faire et de donner à manger, de se sentir responsable pour ses invités ?

Et si nous osions prendre une troisième voie, au lieu d'opposer les deux sœurs ? Une troisième voie qui consiste en deux étapes : premièrement, redécouvrir Marthe et deuxièmement unir, mettre ensemble Marie et Marthe.

Premièrement, pour vraiment comprendre Marthe, pour voir la force qui l'habite, il faut ajouter un autre passage biblique : celui de Jean 11, l'histoire de le résurrection de Lazare.

Après la mort de leur frère Lazare c'est Marthe qui se met en route pour voir Jésus tandis que Marie reste à la maison, attristée.

Nous pouvons lire : « Quand Marthe apprit que Jésus arrivait, elle partit à sa rencontre ; mais Marie resta assise à la maison. » Maintenant, Marie reste à la maison, assise, avec les gens, les hôtes qui sont venus pour consoler les sœurs.

Tandis que Marthe ose les quitter comme si elle savait exactement à qui s'adresser au moment du deuil et de la tristesse : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. » dit-elle à Jésus.

C'est Marthe qui commence une discussion théologique avec Jésus qui lui confie une des plus belles et importantes phrases dans la Bible : « Je suis la résurrection et la vie » dit Jésus. « Celui qui croit en moi vivra même s'il meurt et celui qui vit et croit en moi ne mourra jamais. »

C'est Marthe qui confesse que Jésus est le christ - comme ailleurs seulement Pierre : «Oui, Seigneur, je crois que tu es le messie, le fils de Dieu, celui qui devait venir dans le monde. »

Ici, dans l'évangile de Jean, Marthe nous est présentée selon un autre angle : courageuse, prenant de l'initiative, se mettant en route malgré le deuil - et croyante.

Et nous pouvons alors passer à la deuxième étape et - enfin - nous pouvons unir les deux sœurs.

Nous pouvons apprendre que nous ne devons pas faire le choix entre une vie de recueillement et une vie d' activité. Il ne faut pas diviser le monde en rêveurs et faiseurs. Nous avons besoin des deux : Marie et Marthe, la capacité d'écouter et de s'oublier en écoutant, et le pragmatisme et le sens réaliste voué à l'action. Marie et Marthe doivent être ensemble pour pouvoir héberger le Seigneur, pour pouvoir le garder auprès d'elles sinon il sera mal servi ou ne mangera pas du tout. Comment Marie, restant tout le temps au pied de Jésus, comment aurait- elle pu manger un repas avec Jésus si sa sœur ne l' avait pas assistée ? Si toutes les deux sœurs travaillent ensemble elles peuvent créer et réaliser une place pour Jésus dans ce monde.

Aujourd'hui, dans notre société nous constatons un grand besoin de contemplation, de méditation.

« Spiritualité » - c' est devenu un terme très en vogue. Et en même temps, il y a ceux qui se découragent, parce qu'ils se croient sans possibilité d'agir, d'intervenir contre les injustices ou contre la destruction de notre planète. Et ils finissent par renoncer complètement aux exigences de la vie.

Marie et Marthe peuvent rester ensemble, sans que l'une exclue l'autre. La Marthe en nous ne peut pas repousser notre Marie intérieure et Marie ne peut pas écarter Marthe.

Pensez à tous les aspects où recueillement/ enseignement et travail doivent aller ensemble :
A quoi bon une belle église pour des prières et des louanges s'il n'y personne pour la nettoyer ?
A quoi bon un journal de la paroisse s'il n'y personne pour l'écrire et s'il n'y personne pour l'apporter à la poste et s'il n'y a personne pour le lire ?
A quoi bon quelqu'un pour enseigner les enfants, s'il n'y personne pour les habiller, nourrir et mettre au lit ?
A quoi bon une prière s'il n' y a personne pour une visite, un coup de main, ou pour accompagner chez le médecin ?
etc…

A l'époque, je n'aimais pas le vitrail de Marie et Marthe ni leur histoire dans l'évangile de Luc. Aujourd'hui, je trouve que ce passage en combinaison avec celui de l'évangile de Jean joue un rôle fort intéressant pour nous préparer à la rentrée en tant que communauté, pour nous préparer au culte de rentrée. Pour nous enseigner l'importance de nous mettre ensemble à la place de Marie, d'écouter Jésus, d'avaler les paroles de vie que Dieu nous adresse Et de nous mettre ensemble en route vers lui, comme Marthe plein de confiance en Dieu, et plein de confiance en nous- mêmes , que nous savons ensemble héberger le Christ et nourrir nos frères et nos sœurs , et ceci aussi dans un sens très pratique.

Amen.

-- Pasteur Heike Sonnen