Dernière modification par Johan - 2015-02-05 11:41:52

« Pour éviter toute intrusion dans le domaine de Dieu ….. »

Nombres 5 : 11-31 ; Actes 10 : 1-48 ; Matthieu 7 : 1-5

Introduction

Le texte de Nombres 5 …..
Voilà bien un texte que nous lisons quotidiennement et qui ne nous pose aucun problème !
Voilà l’un de ces textes du Premier Testament dont l’entrée dans le Canon nous semble tout à fait légitime ! Un tel texte se voit immédiatement applicable ! Le message pastoral est d’une limpidité, d’une telle clarté, d’une telle évidence que je ne devrais pas abuser de votre précieux temps pour le commenter ! ….. ;-)
….. Sérieusement …. Nous sommes totalement déconcertés par un tel texte ! Nous en restons presque sans voix !!! A quoi peut bien encore nous servir un texte tel que celui-là, aujourd’hui, dans une société où le système judiciaire n’a plus de lien avec la sphère religieuse, voire sacrée ? Que peut-on faire avec un texte tel que celui-là, machiste, clérical, archaïque, aux relents quasi magiques ? Un texte où la femme est mise au pilori, où elle doit supporter l’humiliation d’un procès sur base de simples soupçons de jalousie de son mari !!! Que fait un tel texte dans notre Bible ??!!
Pour éviter une lecture qui serait tronquée par nos esprits émancipés et égalitaires du XXIe siècle, ou pour se préserver de tout raccourci ou contresens qui ferait injure à l’intention du texte, nous voici obligés de prendre en compte le genre littéraire du texte.
Comme souvent pour les textes du Premier Testament, ces lignes sont à comprendre dans le cadre d’une réinterprétation, d’une relecture de textes de lois antérieurs pour cadrer avec une nouvelle situation, pour s’adapter à une nouvelle exigence, une nouvelle problématique.
Il s’agirait donc certainement de la nécessité de relire et d’actualiser la loi de Moïse dans une nouvelle situation. La loi n’est pas figée, elle n’est pas monolithique, elle est un organe vivant qui s’adapte et se renouvelle en fonction des défis et des situations nouvelles qui se présentent au croyant.
Le livre des Nombres est le dernier des livres du Pentateuque à avoir été rédigé. Il est écrit au moment où les 4 autres livres (Genèse, Exode, Lévitique et Deutéronome) ont déjà été rassemblés.
Il date de la période postexilique, après le drame de l’exil, le drame de la déportation du peuple au VIe S, à Babylone.
Ce livre va chercher à comprendre la raison de cet exil, de cette déportation : comment en est-on arrivé là ? Qu’est-ce qui a pu motiver une telle catastrophe ?
La raison doit en être bien grave …. l’on va donc aller chercher du côté de la tromperie, de l’adultère, de la prostitution …. L’on va s’interroger sur le comportement du peuple et l’analyser à travers ce filtre de l’infidélité à l’égard de Dieu…. Probablement la vie du peuple peut-elle être dépeinte comme telle dans sa relation à Dieu …. Israël a été infidèle à Dieu et l’exil représente la conséquence de cette attitude ….
Notre texte doit donc se lire dans la perspective d’une réflexion qui établit un parallèle entre la situation des esclaves libérés qui entraient en terre promise et la situation des exilés qui rentrent pour se réinstaller dans la terre de leurs ancêtres et qui vont devoir affronter de nouveaux défis !
La génération de ces exilés qui rentrent chez eux sur leur terre rappelle la génération des hébreux qui s’installait en terre promise et pour lesquels des défis énormes se posaient.

Nombres 5, ou l’ordalie comme sauvegarde de la pureté du peuple

Dans notre texte, la femme représente le peuple : dans le registre théologique, l’infidélité à l’Alliance va être traduite par les actes de l’adultère, ou de la prostitution. C’est aussi le cas dans un livre comme celui d’Osée où toute la vie de ce prophète est rythmée par le drame et la souffrance de celui qui est trompé, comme image de la souffrance de Dieu qui se sent trompé et humilié par l’infidélité et la légèreté du peuple, son partenaire dans l’Alliance.

Ici, donc une femme est SOUPÇONNÉE d’adultère …. Et son mari l’amène donc au Temple pour qu’elle soit soumise à une ordalie et que son innocence ou sa culpabilité soit révélée. L’ordalie, c’est une épreuve à laquelle est soumise un(e) accusé(e) pour décider de sa culpabilité ou de son innocence ; mais dans cette épreuve, c’est la divinité qui est chargée de rendre le verdict par la manière dont l’accusé (e) réagira à l’épreuve subie …. On considérait donc que dans l’ordalie, c’était Dieu lui-même qui se prononçait, et que donc l’autorité humaine n’avait plus qu’à suivre la voie montrée par le résultat obtenu : soit l’accusé était gracié, soit il était condamné ….
Notre texte est singulier car c’est le seul texte du Premier Testament à relater ce phénomène de l’ordalie, et il est singulier aussi car c’est le seul texte biblique à mettre seulement la femme en cause dans une question d’adultère et à la menacer de sanctions …. Dans les autres textes bibliques, en cas d’adultère, la situation des deux partenaires était prise en compte, celle de l’homme, comme celle de la femme !

Ce qui est important à relever dans ce texte, c’est que le rituel prévu est exécuté par le prêtre, c’est donc Dieu qui est concerné, là où, dans les autres cas d’adultères envisagés par la Loi, c’étaient les Anciens du peuple qui étaient chargés d’intervenir et d’appliquer la loi mosaïque et ses sanctions.
Ici, donc, cette ordalie a le mérite de protéger la femme, en la remettant entre les mains de Dieu, la préservant ainsi des risques de dérapages d’une foule en colère, de la violence de son mari, et des jugements hâtifs partisans.
Elle est remise entre les mains de Dieu et à lui de décider ce qui doit lui advenir….

On lui reproche une infidélité à son mari, révélant par là-même une infidélité à Dieu, … puisqu’elle a désobéi au 7è commandement qui interdit de commettre l’adultère !
Or, dans la situation de ce peuple qui sort d’exil et qui tente de se reconstruire, de se rétablir sur de nouvelles bases, la faute de l’adultère conjugal représente une trahison de l’Alliance avec Dieu … et ils savent à présent ce que cela signifie d’être infidèle à Dieu et de trahir sa confiance et son Alliance : ils viennent d’en payer un prix énorme par la déportation et l’exil de 50 longues années !!
Cette femme représente donc un danger potentiel pour le peuple! Une nation qui se reconstruit ne peut prendre le risque d’accueillir en son sein un membre qui risque d’attirer l’impureté sur elle et de la mener à sa ruine à nouveau - il faut agir et éliminer le danger au plus vite !
Car finalement, c’est bien de cela dont il s’agit … En tolérant la tromperie parmi le peuple, on tolère l’impureté ! Or, une nation saine est une nation sans tromperie
La recherche de la pureté est la préoccupation majeure présente dans la tradition juive et vétérotestamentaire. C’est cette pureté qui qualifie le peuple et lui permet de répondre à sa vocation.
Ainsi, l’ordalie, en appelant au jugement de Dieu permet d’éviter que l’on ne s’enflamme sur des « on dit » et que l’on ne dérape par aveuglement ou fierté mal placée… Dieu seul est à même de juger les cœurs et de mettre à jour la vérité.

C’est d’ailleurs le message que nous recevons du livre des Actes où Pierre lui-même se voit confronté à l’impureté des animaux que Dieu lui demande de consommer : il éprouve une répulsion presque physique à devoir s’approcher de ce qu’il a toujours considéré comme impur et contaminé !!! Et Dieu doit lui redire à 3 reprises de ne pas considérer comme impur ce que lui a déclaré pur ! Pierre est invité à une réflexion intérieure profonde sur ses repères et ses valeurs : depuis de si longues années, toutes ces choses qu’il avait considérées comme impures …. et ces gens même aussi (car c’est d’un païen qu’il va s’agir en fin de compte), Dieu les déclare pures, dignes d’être approchées, sans danger pour l’intégrité du peuple ! Dieu l’amène – à travers sa foi en Jésus-Christ- à traverser ses peurs, ses répulsions pour entrer en relation profonde et féconde avec ceux qu’il avait considérés, jusqu’à présent, impurs et indignes de la Grâce de Dieu. « Ce que Dieu a déclaré pur, ne le regarde pas comme souillé. »
Le texte de l’ordalie de Nombres 5 remet donc les choses à leur juste place : ce n’est pas à l’homme de faire justice et de prononcer un jugement de pureté ou d’impureté, sur base de suspicion, de malaise, de jalousie, … Ce n’est pas à l’homme de se déclarer le garant de la pureté ou de l’impureté qui seraient gages de survie ou de pérennité !
Le XXe siècle n’a que trop résonné malheureusement de ce genre de raisonnements, d’idéologies, de pratiques de pureté de race, de nettoyages ethniques, de constitutions de nations saines, non polluées par les noirs, les juifs, les handicapés, les tziganes, les homosexuels, … et la liste n’est pas exhaustive…. !!
De nos jours, d’autres problématiques posent exactement les mêmes questions que celle qui a donné naissance à notre texte de Nombres 5 et à ce procès de la femme soupçonnée d’infidélité.
Aujourd’hui, ce n’est évidemment plus la question de l’adultère ou de l’infidélité qui agite nos églises et nos sociétés : ce serait plutôt la question de l’homosexualité et de la bénédiction des couples homosexuels, la question de l’adoption d’enfants par des couples homosexuels, ce serait tout autant la question de l’euthanasie accordée aux mineurs, ou la remise en question du droit à l’avortement, etc. Les questions éthiques épineuses se posent à l’agenda de nos églises et de nos sociétés.
Je ne désire pas entrer dans la polémique de chacune de ces questions, lourdes de sens, empreintes de beaucoup de passion souvent irrationnelle dans le débat public, mais qui recouvrent pourtant des situations humaines très concrètes et souvent marquées par la souffrance de la non compréhension, du rejet, du jugement.

Je m’interroge plutôt, avec un texte tel que celui-là sur l’état d’esprit qui doit présider à l’approche et au débat de ces questions.
Certains milieux d’église, pour trancher ces questions, vont recourir aux concepts de péché et déclarer pécheur celui qui est homosexuel, qui est favorable à l’euthanasie, qui est favorable à l’avortement, en se parant du drapeau de la Pureté et de la Vérité au nom de la Fidélité à l’Écriture.

Certains groupes énonceront qu’accepter ces situations dans une église constitue un affaiblissement de l’éthique d’exemple que l’Église se doit d’incarner. Ils penseront en toute honnêteté que suivre « l’évolution de la société » est une menace pour l’intégrité de l’Évangile et la survie de l’Église qui va se diluer dans la pensée ambiante, perdre son sel, affaiblir sa lumière … Je peux être sensible à ces préoccupations … Comme le disait l’apôtre Paul « Tout est permis, mais tout n’est pas utile, tout est permis, mais tout n’édifie pas » (I Cor 10 : 23)

Mais ma préoccupation est encore autre : dans bien des communautés, la question de l’accueil de l’autre différent, homosexuel, repris de justice, d’une autre culture, spiritualité, en marge de la société, etc … ne pose généralement pas de problèmes à une large majorité des membres ; par contre pour d’autres communautés, certaines catégories de personnes ne seront pas les bienvenues à la Cène, ou ne seront pas acceptées comme responsable d’un secteur d’activités de la vie de l’Église comme l’instruction biblique ou les visites de membres isolés, etc ….
Comment donc faire comprendre à ces derniers le bien fondé d’une position de non-jugement sur ces situations considérées par eux comme problématiques et susceptibles d’entraîner la communauté vers la dilution de son identité ?
Comment expliquer au contraire que c’est par fidélité à l’Écriture que l’on se refuse à tout jugement pour laisser Dieu lui-même parler ? Cela ne signifie pas renoncer au discernement, mais laisser Dieu seul révéler la vérité du cœur de l’homme pour sa fierté ou pour sa honte.
Cela ne signifie pas se désintéresser ou devenir indifférent, cela ne signifie pas tout accepter pour être bien vu et éviter la polémique … Il s’agit de se recentrer sur les rôles et responsabilités des uns et de l’Autre !
La pureté relève du regard de Dieu avant d’être le lieu de l’approbation ou de la réprobation humaine.
Le Second Testament associera la pureté à l’offre du pardon de Dieu : « Nous sommes sauvés par la grâce et Dieu nous purifie par la foi » Actes 15 : 7-11.
L’histoire de Pierre et Corneille, le païen qui reçoit le Saint Esprit, nous rappelle que la pureté c’est une grâce de Dieu qui fait éclater les frontières socio-religieuses et les barrières de clan !

Nous voici ramenés à ce que je disais en commençant cette méditation : la loi n’est pas figée, elle n’est pas monolithique, elle doit être lue et interprétée à la lumière des défis nouveaux qui se posent à nous. Le texte de Nombres 5 réinterprétait la Loi des Anciens sur l’adultère en l’adaptant au contexte d’un nouveau départ, marqué par la préoccupation de rester pur et fidèle à l’Alliance pour éviter tout nouveau drame, comme celui de l’Exil l’avait été. Le texte a eu le courage de dire que finalement la question de la pureté et de la fidélité se règle dans l’intimité du contact individuel entre le croyant et son Dieu, et pas dans le contexte passionné d’une jalousie, d’une revanche, ou d’une justice expéditive de foule en colère (comme on en voit encore aujourd’hui dans certains pays).
Le texte rappelait qu’en fin de compte, Dieu est seul juge de ce qui est pur et impur, seul à même de qualifier une relation de fidèle ou d’infidèle, et de révéler la vérité du cœur de l’humain, pour sa fierté ou pour sa honte … mais cela aussi se passe entre Dieu et le croyant !

Aujourd’hui, dans la situation nouvelle que nous vivons tous les jours, nous pouvons être préservés de cette tentation de nous faire juge à la place de Dieu ! Nous pouvons être libérés de cette tentation de défendre Dieu à notre manière, en nous posant en garant de la pureté et de la fidélité ! Dieu sait très bien faire cela !
Rappelons-nous simplement les paroles qu’Il nous a adressées tout à l’heure lorsqu’il nous invitait à orienter nos vies :

« Va, j’ai mis en toi ma Parole.
Là où tu vas, ne la porte pas comme pour la protéger.
Ne crains pas qu’elle se fasse mordre par l’obscurité du cœur des hommes,
Car ma Parole est lumière plus forte que les zones d’ombre.
Je l’ai plantée moi-même dans ton cœur ;
Rien ne peut l’en arracher.
Laisse-la vivre ses saisons en toi.
Ne crains pas ses flétrissements, ses endormissements,
Mais espère en ses printemps, ses bourgeonnements, ses éclosions. »

Dieu est plus grand que notre cœur : laissons-le agrandir les limites de notre raison, de notre confiance et de notre foi !
Amen

-- Pasteur Isabelle Detavernier