Dernière modification par Johan - 2015-03-22 16:03:28

« L’heure est venue … si le grain ne meurt »

Jean 12 : 20-33

Il est des moments de l’existence que l’on vit plus intensément, plus fortement, lorsque l’on sait que ces moments sont comptés : à la fin d’un beau voyage dans un pays étranger, on profite goulûment des dernières heures de dépaysement et on fait le plein d’images et de souvenirs dans sa tête et dans son cœur, lors d’une ballade en forêt, on savoure tout particulièrement les derniers rayons de soleil à travers les arbres avant de reprendre le chemin de la ville, à la fin d’un WE de congé, on ferme les yeux et l’on mesure le bien que l’on s’est fait pendant cette pause relaxante …
Tout comme lorsque l’on approche de la séparation d’avec un être proche, lorsque l’on réalise que les événements sont inéluctables et qu’il va falloir consentir à l’au-revoir, à la perte, au dépouillement … quand ces moments que l’on partage avec quelqu’un commencent à être comptés, on les investit différemment, plus intensément, on les habite différemment, on en mesure la valeur, là où précédemment on se contentait de les « consommer » ….
Combien de fois n’entend –on pas dire, à propos de quelqu’un qui vient de disparaître, « si j’avais su … j’aurais tellement aimé lui dire encore ceci ou cela ; si j’avais su j’aurais tellement aimé encore faire ceci ou cela avec lui/elle »
… La raréfaction de certaines choses, personnes ou moments leur confère une valeur encore plus grande …. Et invite, incite à être au plus près de ce qui est donné à vivre…

Au cinquième dimanche de Carême, c’est cela qu’il s’agit … la tension monte … Nous approchons du dénouement…
Les événements se succèdent et prennent de plus en plus d’intensité : les moments de vérité sont de plus en plus marquants …
Au moment où nous prenons le récit chez Jean, la passion et l’exaltation/glorification du Christ viennent d’être annoncés à travers le geste de l’onction à Béthanie et l’entrée triomphale à Jérusalem : au moment de l’onction à Béthanie, quand Marie, la sœur de Lazare, répand ce parfum de grand prix sur les pieds de Jésus et les essuie de ses cheveux, elle lui prodigue par avance les soins apportés aux défunts et annonce sa mort ; juste après, le lendemain, la foule en liesse accueille Jésus comme le Messie en criant « Hosanna ! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient, le roi d’Israël » (Jn 12 :13) et l’intronise presque comme le libérateur d’Israël, au grand dam des Pharisiens qui constatent combien Jésus emporte l’adhésion des foules, ces foules affamées de justice, de libération, de souveraineté, de liberté …
Oui, la tension monte et c’est ce que nous explique l’évangéliste Jean dans le passage lu ce matin. « L’heure est venue où le Fils de l’homme doit être glorifié » (Jn 12 : 23) …

Fini le temps de l’attente, c’est à présent le temps de la réalisation, de la mise en œuvre de ce qui était annoncé depuis les pages du Premier Testament !
Jérémie nous déclarait en ouverture à ce culte : « Voici les jours viennent où je conclurai avec la maison d’Israël et la maison de Juda une Alliance nouvelle 2 Ce ne sera pas comme l’Alliance que j’ai conclue avec leurs pères, le jour où je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays d’Égypte : mon Alliance, c’est eux qui l’ont rompue, alors que moi, j’étais leur maître - oracle du SEIGNEUR. 33 Mais voici quelle sera l’Alliance que je conclurai avec la maison d’Israël quand ces jours-là seront passés, - oracle du SEIGNEUR. Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai dans leur cœur. Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. »
Depuis cette proclamation qui a été relayée par bien des prophètes, le peuple était tendu vers son accomplissement, il attendait la réalisation de cette nouvelle Alliance qui ne dépendrait plus de la bonne volonté ou de la capacité des croyants à honorer leur promesse pour être sauvés.

A présent « l’heure est venue » : il faut affronter ce qu’elle représente ! Et cela autant pour le Christ que pour les croyants ! A plusieurs reprises précédemment dans l’Évangile, Jésus avait dit « mon heure n’est pas encore venue » : lors des noces de Cana, et lors de 2 controverses avec les chefs religieux, il apparaissait que « l’heure n’était pas encore venue » … pas encore le moment de révéler qui il était et ce pour quoi il était venu ! Les esprits et les cœurs devaient encore mûrir, apprendre à découvrir celui qui s’était fait proche d’eux, celui qui partageait les joies de leurs fêtes, comme les tristesses de leurs épreuves. Les cœurs devaient encore se préparer être travaillés en profondeur par Celui qui voulait y inscrire l’Alliance, comme Jérémie l’annonçait.
Maintenant, l’heure est venue, voilà pourquoi les événements gagnent en intensité : plus de faux-semblants, plus de détours, plus de temps à perdre … il faut révéler de quoi il s’agit vraiment et pour quelle raison le Christ est venu poser tous ces gestes, accomplir tous ces signes … Comme à trois reprises il aura été dit que « l’heure n’est pas encore venue », à trois autres reprises il sera dit que « son heure est venue » – à des moments clés qui révèlent que cette heure c’est le moment où par le service et le don de lui, le Christ manifeste la raison de sa venue : « Si le grain ne meurt, il reste seul » :
Il annonce sa mort et sa résurrection : la mort de la graine qui en disparaissant porte beaucoup de fruits !
Voici la signification de cette « heure » : la révélation du passage par la croix comme lieu de la glorification de Dieu !
Oulala !! voilà des gros mots théologiques ! Révélation - croix – glorification -
Des mots qui finalement veulent juste dire qui Dieu est pour l’homme !
Non pas une divinité loin dans son univers, qui attend d’être louée, adorée, et servie, et maintient une distance avec le croyant pour bien lui faire sentir où sont le pouvoir, et la force.
Mais un Dieu aimant qui, par ce qu’il a de plus cher, de plus proche, de plus intime – son fils - , manifeste à quel point il est prêt à s’engager avec chacun de nous dans une aventure fantastique.
Un Dieu qui accepte de se révéler dans la faiblesse de la Croix ; cette croix qui manifeste autant toute l’absurdité du fonctionnement de l’être humain, que la profondeur de l’amour de Dieu.

« Si le grain ne meurt, il reste seul » : consentir à renoncer à son horizon personnel pour envisager la Vie aux dimensions de l’amour de Dieu. « Si il meurt, il porte beaucoup de fruits » : la mort du Christ aura pour conséquence la résurrection et cette résurrection impliquera la réconciliation des hommes avec Dieu. La réconciliation aussi des juifs et des grecs qui seront désormais unis dans une même communauté, c’est à dire l’abolition des oppositions fratricides !

Cette proclamation s’accompagne d’une promesse pour celui qui suit le Christ: « si quelqu’un veut me servir, qu’il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera ».
Ce n’est pas l’annonce d’une récompense pour service rendu … c’est l’explication de la nouvelle condition du disciple devant Dieu !
En se mettant à la suite du Christ et en consentant à mourir comme le grain, le croyant découvre la richesse et l’abondance de la vie nouvelle qui en découle ; pas comme un calcul … juste comme une nouvelle identité. Ne plus avoir sa seule existence pour horizon, mais la placer dans la perspective d’un Amour qui la déploie, l’enrichit et la rend plus riche et savoureuse.

« L’heure est venue … si le grain ne meurt » : ce n’est pas une étape aisée que de consentir à ce dépouillement, à cette séparation, à la souffrance qui l’accompagne ; c’est un chemin exigeant, un chemin de confiance en Celui qui a promis d’inscrire l’Alliance en nos cœurs ; En inscrivant nos pas dans ceux du Christ qui marche résolument vers Jérusalem et la Croix, nous donnons à nos vies une intensité, une chaleur, une fécondité, une ampleur que Dieu seul est à même de déployer pour notre bonheur et le sien.
Amen

Pasteur Isabelle Detavernier