Dernière modification par Johan - 2015-05-24 16:51:48

II Rois 2: 1-18 - Actes 1: 1-11

Introduction

Avouons-le: la fête de l’Ascension est une fête mal aimée dans l’Église … et pour de multiples raisons: tout d’abord, comme elle a toujours lieu 40 jours après Pâques, elle tombe d’office en semaine, un jeudi, ce qui donne souvent l’occasion de “faire le pont” et de partir pour un long week-end de détente au moment précisément où les beaux jours reviennent! (… ou parfois, c’est même l’occasion de faire une journée de travail de nettoyage des locaux de la paroisse ….)
Ensuite, cette fête a un côté un peu désuet, anecdotique avec un Jésus qui semble monter sur les nuages comme dans un ascenseur … Cela semble bien ridicule aux oreilles de ceux qui ont de la peine à percevoir le langage symbolique et mythique des écrits bibliques…
Enfin, si l’on se fait à ce langage mythique, cette fête apparaît presque comme un “doublon” de l’événement de la Résurrection, pour laquelle on utilise aussi cette catégorie de vocabulaire de l’exaltation, de l’élévation, afin de tenter de rendre compte de cet événement qui défie les esprits…
Pour beaucoup, c’est un peu comme si le récit de l’Ascension était une redite de cet événement où le Christ quitte la pesanteur de la vie humaine pour rejoindre son Père dans la Gloire…
Comment donc se réconcilier avec cette fête et ce récit, et les recevoir comme des éléments qui nous concernent et nous font grandir dans la foi?
Peut-être en faisant le détour par un récit parallèle dans le Premier Testament….
Cette mise en récit de l’Ascension du Christ, qui se trouve sous la seule plume de l’Évangéliste Luc, s’inscrit dans le même schéma que celui de l’Ascension d’Élie, et de nombreux parallèles peuvent être établis entre ces deux textes pour s’inviter dans nos vies.

Dans les deux récits, il est question d’un attachement fort de disciple à maître, d’une réelle fidélité, doublés d’une peur de la séparation; dans les deux récits il est fait référence aux moyens que Dieu utilise pour se rendre présent, se manifester (la nuée et le feu); dans les deux récits, il est question de don de l’Esprit; dans les deux récits, il est question de succession, de reprise de flambeau, c’est à dire d’ouverture à ce qui suit: de part et d’autre, il est question de retour … mais dans cet entre-temps, comment se comporter, comment vivre le temps de l’attente, comment habiter l’espace ouvert?

La séparation … et la résistance!

Dans l’épisode du livre des Rois, on est touché par la fidélité, l’attachement d’Élisée à son maître!
Élie lui annonce qu’il va accomplir une longue route, qu’il va passer de lieu en lieu (de Guigal à Bethel, de Bethel à Jéricho, de Jéricho il va retraverser le Jourdain pour retourner dans le désert), et alors qu’il demande à Élisée de rester sur place, à chaque fois, Élisée refuse de quitter son maître, il s’attache fondamentalement à lui, “lui colle aux baskets”, il se menace même lui-même presque de malédiction s’il le quitte, et refuse d’entendre l’annonce faite par les fils des prophètes qu’Élie va lui être enlevé par le Seigneur.
La séparation lui semble impossible à accepter; il refuse de mettre de la distance entre son maître, son intime et lui … A trois reprises, la même annonce et la même réponse de résistance à la séparation “Je ne te quitterai pas”.
Comme nous le comprenons, pour tout un chacun, la séparation d’avec quelqu’un que l’on estime, que l’on admire, avec lequel on vit des choses intenses est une démarche difficile… nous entendons souvent dire dans les partages bibliques informels, qu’il était certainement plus facile pour les disciples de Jésus (ou pour le peuple d’Israël), de suivre Jésus (ou Moïse), d’obéir et de faire ce qu’il demandait car il était avec eux. Nous envions ceux qui pouvaient les voir et les toucher, vivre dans leur proximité physique et l’on considère notre éloignement un peu comme un appauvrissement, une fragilité.
Or cet éloignement, cette séparation doivent au contraire être perçus comme des marques de confiance à notre égard, comme des responsabilités qui sont confiées!

Accepter la séparation et la distance c’est faire le deuil d’une présence qui serait toujours tout pour nous. Accepter la séparation et la distance, c’est prendre conscience que soi-même on a les moyens d’assumer les tâches qui nous attendent … (Pour un petit enfant, accepter sereinement de se séparer de son père ou de sa mère, c’est réaliser qu’il a en lui la force, les compétences pour assumer par lui-même ce que précédemment ses parents faisaient pour lui…)
Élisée voulait faire taire ces fils de prophète qui lui annoncent la séparation prochaine … il est difficile aussi d’accepter un Dieu qui se retire du champ du visible; il est difficile de vivre sa foi en un Dieu qui a renoncé à la puissance pour se remettre entre les mains fragiles de partenaires vulnérables et faillibles.
Nous résistons à la séparation car elle nous oblige à nous positionner face à des responsabilités, nos nouvelles responsabilités. Mais la séparation est inéluctable – et c’est peut-être tout l’enjeu de notre texte, c’est peut-être cela le sens de la fête de l’Ascension, de nous dire que pour recevoir l’esprit du maître, il faut accepter la séparation.
Dans les deux textes, celui des Actes, comme celui du Livre des Rois, pour que le don de l’Esprit puisse intervenir, il faut commencer par accepter la séparation: dans le livre des Actes, la Pentecôte ne peut arriver que parce que l’Ascension a lieu; dans le livre des Rois, Élisée ne peut recevoir la part d’esprit de son maître que parce qu’Élie a été enlevé sur le char de feu….. Mais cette séparation n’est pas brutale: il y a été préparé.

Il a fallu qu’Élisée parcoure ce chemin à travers le Jourdain, qu’il revive en quelque sorte avec son maître les épisodes marquants de la vie au désert - d’abord de la traversée de la Mer des Joncs à pied sec avec Moïse vers le désert du Sinaï, puis de la traversée du Jourdain avec Josué pour entamer la conquête de la terre promise – pour qu’ensuite, dans le rappel de l’expérience de la présence/absence de Dieu au désert, il puisse se sentir capable de vivre la séparation d’avec son maître et se sente prêt à reprendre le flambeau.
Il est intéressant de noter que nos deux récits d’ascension de ce matin mentionnent chacun l’un des modes de présence que Dieu utilisait pour se manifester au peuple au désert: la colonne de feu et la nuée …
Élisée d’une part et les disciples d’autre part, chacun à leur époque, dans les circonstances parallèles de leur séparation, ont chacun été mis au bénéfice de ce rappel du mode de présence de Dieu auprès de son peuple. Découvrir la réalité de la présence de Dieu sous une autre forme que ce que l’on était habitué à vivre …
La résistance à la séparation vient probablement aussi du fait que l’on ne veut pas qu’il y ait de rupture dans le déploiement de l’œuvre de son maître … Élisée ne voulait pas que le ministère de son maître s’achève, et les disciples ne voulaient pas que puisse être retardé le rétablissement du Royaume pour Israël (“Seigneur, est-ce en ce temps que tu rétabliras le royaume pour Israël?” Actes 1:6)

Et pourtant, cette séparation était indispensable pour que la mission puisse prendre une orientation nouvelle.

La séparation permet de devenir sujet parlant et agissant

C’est ce qui va se passer dans les deux récits: une fois le départ d’Élie réalisé sur un char de feu, la stupeur passée, le geste de deuil accompli (déchirer ses vêtements est un geste de deuil qui témoigne de la prise en compte de la réalité du départ), Élisée, va ramasser le manteau d’Élie, symbole de son pouvoir et de son autorité, il va se retourner et retraverser le Jourdain en sens inverse en accomplissant le même miracle que son maître, signe que la mission et le ministère d’Élie se poursuivent à travers lui.
La séparation acceptée permet à Élisée de devenir un sujet parlant et agissant!
Contrairement aux autres prophètes qui continuent pendant 3 jours et 3 nuits de chercher le corps d’Élie, signe qu’ils n’ont pas accepté la séparation et n’assument pas le manque, Élisée lui, s’est retourné, verbe de conversion et d’engagement, et parle en invoquant la présence de Dieu à ses côtés dorénavant.
La parole prophétique poursuit son chemin à travers Élisée qui a accepté de ramasser le manteau et de le porter désormais. Par la transmission du manteau, Élisée reçoit un don semblable à celui d’Élie. Il y a continuité, malgré la rupture du départ; C’est Dieu qui qualifie pour la mission … s’il y a acceptation de la rupture et du départ.
C’est dans la reconnaissance de cette séparation qu’il peut y avoir don de l’Esprit.

Dans la livre des Actes, il y a le même constat: “Vous Galiléens, pourquoi vous arrêtez-vous à regarder au ciel? Ce Jésus, qui a été enlevé au ciel du milieu de vous, reviendra de la même manière dont vus l’avez vu aller au ciel” (Actes 1: 11): il faut que les disciples arrêtent de regarder le ciel et retournent à Jérusalem, pour pouvoir faire l’expérience du don de l’Esprit promis qui les mettra en mouvement. Comme dans l’épisode de la Transfiguration, ils ne peuvent rester sur la montagne, dans l’intimité de Moïse, d’Élie et du Christ transfiguré; ils doivent redescendre dans la plaine à la rencontre des besoins des gens. Ici, de même, ils doivent quitter le ciel des yeux, regarder la terre, y parler, y agir!
Tout comme Élisée a accepté la séparation, a reçu l’esprit de son maître et ainsi l’héritage d’Élie de poursuivre sa mission prophétique, de même les disciples, s’ils acceptent la séparation et quittent le ciel du regard, recevront l’Esprit du Christ pour poursuivre l’œuvre prophétique de leur maître dans le monde; ils seront désormais les fils aînés, les héritiers.

Le risque de l’ouverture …

“Le successeur n’est pas simplement celui qui prend la place de la personne absente, qui prend la parole parce qu’il n’y a plus personne… mais celui qui accepte de croire et de risquer une parole à partir d’une autre forme de présence de celui qui est parti"

Ces récits d’ascension sont des récits de succession et d’ouverture à ce qui suit: la mission de l’Église.
Un temps nouveau est inauguré à l’Ascension, une ère nouvelle, celle où les disciples sont responsables de continuer l’œuvre de leur maître.
Il nous appartient d’être à présent la présence tangible et visible du Christ sur la terre.
Lui est entré dans la monde de Dieu et il est associé à son pouvoir.
Nous ne pourrons jamais le remplacer, mais nous avons à découvrir la joie d’être envoyé pour occuper l’espace en son nom, avec son Esprit.
Depuis l’Ascension, un espace est ouvert, une tâche nous est assignée, une liberté nous est donnée, une espérance nous tend vers l’avenir …
Les projets diaconaux, les initiatives caritatives , les engagements d’aide aux plus démunis, les soutiens concrets aux populations en difficulté, tout comme l’écoute des blessures personnelles, le partage des soucis multiples que les cœurs peuvent porter, …
Chacun de nos gestes, de nos initiatives pour rendre visible la compassion du Christ au milieu des souffrances de notre monde est une réponse, et une manière d’occuper le terrain, les pieds bien sur terre, le coeur bien ouvert et l’esprit en attente de la sagesse de Dieu.

Amen.

Pasteur Isabelle Detavernier
Le 17 mai 2015