Dernière modification par Johan - 2015-11-05 18:06:48

Ps 8 ; Es 52:13-53:6 ; Jn 19:1-11

Introduction

Avant-hier, ce fut à nouveau le choc pour chacun de nous, à l’écoute des informations !
Plus de 70 personnes ont vu leur vie fauchée - en un instant - par une violence aveugle, générée par des idéologies obscurantistes et passéistes !
Nous restons sans voix devant une telle barbarie … et, comme chrétiens engagés, nous nous voyons interrogés, interpellés, remis en question par la société quant au lien que certains font entre leurs convictions religieuses et leurs actes politiques.
Il est clair que ce nouvel épisode sanglant apporte de l’eau au moulin de ceux qui estiment que les convictions religieuses et les questions de foi doivent être cloisonnées de manière à ne pas pouvoir interférer avec le domaine de la chose publique … Mais peut-on qualifier les motivations à la racine de tels actes comme étant des motivations religieuses ? qu’y a-t-il de religieux dans ce qui a été accompli ? en quoi les actes posés sont-ils à mettre en lien avec le sens profond de ce que l’on appelle « religion ou foi» ;
(On apprend aux enfants que la religion c’est :

  • soit « ce qui relie », ce qui met en lien l’homme avec ses semblables, avec son Dieu, avec ceux qui partagent les mêmes textes sacrés, etc et ouvre au partage, au dialogue,
  • soit ce qui lui permet à l’individu de « lire et relire» sa vie en la mettant en perspective avec un ailleurs, un Autre radical, un texte sacré, etc .. bref ce qui relève d’un choix éclairé, raisonné, réfléchi, )
    On le voit donc bien, rien de religieux dans ce qui s’est passé ce vendredi noir en France, en Tunisie ou au Koweit !

Bien au contraire, juste de la violence portée par un besoin de domination, de soumission, d’imposition de sa volonté par des actes qui ne laissent aucune place au dialogue, à la rencontre, au partage, à l’échange …

Le risque serait de se laisser envahir par une charge émotionnelle, et de faire des raccourcis, des amalgames qui nuiraient à la réputation d’une tradition religieuse.
Or toutes les religions sont exposées au même danger !
Dans chaque tradition religieuse – le christianisme et même le protestantisme n’y échappent pas !! – il y a ce même danger de radicalisation, d’absolutisation d’un point de vue, de refus du dialogue et de l’échange.

Mais fondamentalement, comment peut-on séparer ses convictions de foi de leur traduction dans les comportements citoyens quotidiens ? Quand on a des convictions profondes, chevillées au corps, des convictions réfléchies qui sont le fruit à la fois d’une lente maturation due à l’éducation et d’une décision personnelle, comment ne pas les faire transpirer dans ses propres choix politiques et civiques ?
Pourvoir mener ces réflexions « à froid » en dehors de toute sollicitation émotionnelle ou populaire, permet de réagir sainement quand des tragédies telles que celles-ci se produisent.

Alors, la question posée par le psalmiste, et qui est en exergue de la « Nuit des Veilleurs » de cette année, cette question « Qu’est-ce que l’homme ? » appelle une réponse nuancée et lucide !

Psaume 8 : émerveillement et lucidité !

Dans ce psaume 8, le psalmiste nous invite à l’émerveillement devant la générosité de Dieu à l’égard de l’humain : « Qu’est-ce que l’homme pour que tu te souviennes de lui, le fils de l’homme pour que tu prennes soin de lui ? » (Ps 8 : 5)
Il nous interpelle pour nous rappeler où Dieu nous as placés dans sa création : Dieu a donné à l’humain la place la plus enviable de la création! Il est placé au sommet de la création, avec tous les avantages que cela suppose. Quel privilège! … mais comme quelqu’un le disait vendredi soir au groupe de maison « Quelle responsabilité ! »

L’émerveillement provient encore de ce que Dieu choisit ce qui est le plus vulnérable pour accomplir ses projets « Par la bouche des enfants, des nourrissons, tu as fondé une force, à cause de tes adversaires pour imposer le silence à l’ennemi vindicatif » (Ps 8 :3)
Dieu a pris le parti de se mettre du côté du petit, du faible pour démontrer toute l’inconséquence et l’absurdité du comportement des forts, des violents, des fanatiques, des obscurantistes de ceux qui pensent que décapiter un être humain va leur permettre d’être le meilleur.
Toute la Révélation biblique est parcourue par cette conviction qui mènera au scandale de la Croix et de la Résurrection ; toute l’Écriture est traversée par cette « lame de fond » qui retourne les situations et permet au Royaume d’advenir.
L’apôtre Paul l’exprimera dans son langage « Dieu a choisi ce qui est faible dans le monde pour faire honte à ce qui est fort, il a choisi ce qui est vil dans le monde, ce qu’on méprise, ce qui n’est pas pour réduire à rien ce qui est » (I Cor 1 : 27-28)
Dieu accomplit son projet pour l’humain dans ce paradoxe – difficile à intégrer en des jours comme ceux que nous traversons où l’émotion nous menace nous-mêmes de radicalisme …

L’émerveillement du psalmiste, à l’égard de la bonté de Dieu, est d’autant plus de mise que cet humain qui a tant reçu, qui est image de Dieu et qui est invité à être créateur et générateur de vie comme son Dieu, agit tellement souvent à l’opposé de ce qui est attendu de lui !
Si souvent, il détruit cette création en lui manquant de respect,
si souvent il abaisse son prochain en l’écrasant sous des lois liberticides,
il l’avilit en lui faisant subir des traitements inhumains,
si souvent il le réduit à l’état d’objet dont il dispose à sa guise pour assouvir ses soifs de domination et l’exploiter …
Regardez la description qui est faite du Serviteur souffrant par le prophète Ésaïe : …
« La multitude est atterrée à cause de toi, tant son aspect, défiguré, n’était plus celui d’un homme, son apparence n’était plus celle des êtres humains  … méprisé et abandonné des hommes, homme de douleur habitué à la souffrance, semblable à celui de qui on se détourne, il était méprisé, nous ne l’avons pas estimé» (Es 52 :14 : 53 :3)

Qu’est-ce donc que cet homme … qui a tant reçu de Dieu, qui a devant lui un tel champ de possibles, …. qui est investi d’une telle responsabilité …. et qui éprouve si peu de reconnaissance, qui manifeste si peu le sens de ses responsabilités au sein de la Création ?
Qu’est-ce donc que l’homme ?

La question reste ouverte et la réponse variera selon l’ouverture de notre cœur….
Pour les uns, cet humain est un « beau salaud »  - indigne de ce Dieu qui a eu tort de lui faire confiance et de se lier à lui…
Pour les autres, justement en vertu d’un tel amour, d’une telle grandeur du cœur de Dieu, cet humain reste envers et contre tout capable du meilleur et du plus beau ; en vertu de cette image indélébile qu’il porte en lui, il y a toujours de l’espoir que son cœur change et qu’il découvre l’immense grâce dont il fait l’objet.

Oui, c’est pour cet humain, faillible, ingrat, maladroit que Dieu a pourtant fait le pari de la Vie - malgré tout.
C’est dans les limites de cette humanité que Dieu s’est quand même risqué en y prenant place par son fils Jésus-Christ. Il nous exprime ainsi la connaissance intime qu’il a de notre réalité humaine, de ses imperfections mais surtout de tous ses possibles!

La parole du prophète Ésaïe résonne alors à nos oreilles comme un avertissement : « Nous étions tous errants comme du petit bétail, chacun suivait sa propre voie ; et le Seigneur a fait venir sur lui notre faute à tous » (Es 53 :6)

Nous voici confrontés à nos responsabilités  comme nous le disait quelqu’un lors du partage de vendredi: que faisons-nous face aux multiples violations des droits humains dont tant d’hommes et de femmes sont victimes de par le monde ?
Nous sentons-nous dépassés, impuissants et nous contentons-nous d’une émotion passagère, qui nous donne momentanément mauvaise conscience et nous pousse alors à l’action? Mauvaise motivation !
Ou nous sentons-nous profondément, fondamentalement, essentiellement indignés par cette réalité et nous sentons-nous concernés pour une action de fond, dans le long terme qui vise à s’en prendre aux vrais mécanismes qui permettent la perpétuation de ces systèmes injustes et déshumanisants ?

Pilate a peut-être voulu jouer sur les émotions et la fibre sensible de la foule en lui présentant un Christ humilié, bafoué, torturé, dans l’espoir que cela la ferait changer d’avis et qu’il serait habilité alors à relâcher le Christ, s’en sortant bien avec sa conscience, sans trop prendre de risques … « Voici l’homme »  Mais cela n’a pas marché, bien au contraire … une foule versatile ne se laisse malheureuse-ment pas manipuler par la vue du sang ; au contraire … Sa colère et soif de vengeance n’en fut que pire …
« Qu’est-ce que l’homme ? » - « Voici l’homme » : torturé, humilié, crucifié, ….. mais ressuscité par la volonté de Dieu pour dénoncer le système de valeurs et le mode de fonctionnement absurdes de notre monde.

Le Christ torturé est icône de tous les torturés du monde. Sa passion est la passion de tous ceux et toutes celles qui aujourd’hui encore sont défigurés par les démons de la soif de pouvoir et de domination qui habitent notre monde.
Sa résurrection est gage d’une Vie qui triomphe du mal, ce mal que l’humain engendre quand il se laisse envahir toujours à nouveau par ses démons.

Ainsi, malgré toutes ses limites, ses imperfections, ses erreurs, ses obstinations à vouloir agir par lui-même, malgré toutes ses chutes, malgré toutes les horreurs dont il se rend auteur ou complice, malgré tous les Yassin Salhi de partout sur la terre, malgré tous les autres auteurs de décapitation, l’humain reste envers et malgré tout l’objet de l’amour de Dieu !
Rendons grâce à Dieu de nous conserver sa confiance et son amour !
Rendons grâce à Dieu de continuer à compter sur notre action pour que le projet de sa Création se manifeste à travers nous. « Qu’est-ce que l’homme pour que tu souviennes de lui, et l’être humain pour que tu t’occupes de lui ? »
Cet être là est tout pour toi ! Alléluia !

Amen !

Pasteur Isabelle Detavernier
Le 28 juin 2015