Dernière modification par Johan - 2017-09-25 22:13:34

Es 55 : 6-9 - Mt 20 :1-16

Dieu ne se lasse pas de venir nous chercher, là où nous sommes

« Vos pensées ne sont pas mes pensées, et mes chemins ne sont pas vos chemins » …
Quelle actualité dans ces mots que le Seigneur prononce, par l’intermédiaire d’Esaïe, au peuple en exil. Nous sommes à la fin de la 2è partie du livre d’Esaïe, pendant l’exil au 6ès, à une période où le peuple s’interroge toujours sur sa situation et surtout sur son avenir …
Exil dû à l’infidélité, à la désobéissance, à la rébellion … mais la parole de Dieu retentit « tournez-vous vers Dieu, cherchez le : il est là à proximité, toujours prêt à accueillir et à pardonner » … Voilà qui est clair ! Il n’y a pas à tergiverser …Dieu dit : « Malgré tout ce qui a pu me blesser dans notre relation, malgré tout ce qui vous a éloigné de moi, je suis toujours là pour vous, sans condition : ma tendresse et mon pardon vous sont acquis, qui que vous soyez, et où que vous en soyez de votre vie».
Pas facile à comprendre qu’un Dieu puisse être comme cela … pas très confortable non plus, une telle logique de gratuité - on peut éventuellement le comprendre sur le mode du catéchisme (surtout nous protestants, en cette année de commémoration du 500è anniversaire de la Réforme - le thème de la Grâce nous est familier) - peut-être cela résonne-t-il intellectuellement, mais intégrer cela avec nos tripes, pas facile …. Et pas facile non plus, pour ceux qui se trouvaient dans le camp de ceux qui - en Israël - étaient restés « fidèles ».

6 siècles plus tard, Jésus en fait l’expérience avec ses disciples, avec la foule qui le suit et qui l’accompagne sur le chemin vers Jérusalem.
Ce chapitre 20 de Mt est la dernière ligne droite avant l’entrée du Christ à Jérusalem : il a quitté la Galilée où il a pu enseigner et montrer par ses guérisons et miracles que Dieu se souciait aussi des « autres », de tous ceux qui étaient « hors-cadre », des étrangers, des impurs, etc … Il suit donc son chemin vers Jérusalem, et a déjà annoncé à ses disciples - à deux reprises - ce qui allait lui arriver.
Notre texte de ce matin est justement inséré entre la 2è et la 3è annonce de sa passion, et c’est avec ces clés de lecture là qu’il convient de recevoir la parabole de ce matin - un Messie qui va souffrir et mourir injustement - sans avoir rien fait qui mérite un tel traitement.
(Mt est le seul des évangélistes à nous transmettre cette parabole, et cela doit nous alerter sur le message qu’il veut délivrer aussi. Il s’adresse à une communauté de judéo-chrétiens, des chrétiens d’origine juive qui ne voient pas forcément d’un bon œil l’arrivée des pagano-chrétiens dans l’économie du salut.
Eux, les croyants de la première heure, ont de la peine à accepter que ces croyants du paganisme, venus sur le tard, soient aussi reconnus, accueillis de la même manière qu’eux.)

A la lecture de cette parabole, notre premier réflexe est un sentiment d’injustice : il n’est pas juste ce Dieu qui va récompenser de la même manière celui qui a travaillé 12 h et celui qui n’en a travaillé qu’une …
Mais, si nous disons cela, c’est probablement parce que nous nous sentons dans la peau des premiers ouvriers, des lève-tôt, ce ceux qui - dès potron-minet - sont sortis de chez eux et se sont mis en chasse d’un employeur. Ensuite, ils se sont remontés les manches pour travailler et endurer la chaleur, la pénibilité du travail …
Alors ces opportunistes qui arrivent en fin de journée, et qui raflent le même salaire que nous, cela nous irrite.

Et si Mt nous invitait à lire, à comprendre, à recevoir cette parabole, en regardant davantage le travail que fait le Maître, plutôt que le travail que font les ouvriers.
Vous aurez remarqué que l’on ne sait quasi rien de leur travail - nous savons simplement qu’ils sont allés à la vigne, ….
Changeons d’angle d’approche : Mt nous dépeint bien plus le travail du maître, toute la peine qu’il se donne, l’énergie qu’il dépense pour venir embaucher ses ouvriers : il sort à 6h du matin et embauche les premiers, puis il revient à 9h, puis à midi, puis à 15h, et encore finalement à 17h !
Quelle énergie, quel souci, quelle attention portée à ces ouvriers auxquels il veut donner cette fameuse pièce d’argent, ce fameux denier (c’est-à-dire, le montant nécessaire pour pouvoir faire vivre une famille pour une journée). Ce Maître est soucieux qu’un maximum d’ouvriers trouvent de quoi pouvoir prendre soin de leur famille et ainsi leur donner la fierté d’avoir pourvu aux besoins des leurs. Le Maître soigne l’estime d’eux-mêmes de ces ouvriers, leur honneur, il les rend dignes à leurs propres yeux !
En leur donnant ce travail, il les rend valeureux à leurs propres yeux et aux yeux des autres ! Ils prennent de l’importance et ce faisant ils reçoivent ce qui donne sens à leur journée. En se donnant tant de peine pour venir les chercher là où ils sont, le Maître donne un sens à leur vie ! Etre appelé et être embauché est un sort convoité, rester sans appel sur la place du village est désespérant…
Déjà cela est vrai sur un plan économique … être appelé, trouver un job, être reconnu dans ses compétences et capacités, combien cela est primordial pour tout un chacun ! mais combien plus cela est-il vrai sur un plan spirituel …
L’action principale du texte se situe donc bien sur la place du village, … bien davantage que dans la vigne !
Et c’est donc bien le Maître qui est le centre de cette parabole … et sa conception de la justice … une conception qui questionne notre propre conception de la justice : pour nous, ce qui est juste, c’est ce qui est proportionnel au travail accompli.
Pour Dieu, ce qui est juste, c’est ce qui correspond à la mesure de sa grâce … à savoir, toujours venir à nous inlassablement pour que nous découvrions la valeur que nous avons premièrement à ses yeux !

Comment les premiers ouvriers n’ont-ils pas pu percevoir que la peine que le Maître se donnait était aussi à leur bénéfice ??? En embauchant d’autres ouvriers, il soulage la tâche des premiers : tous les ouvriers qui arrivent sont perçus comme des soutiens et des aides des premiers : ensemble, ils vont mener à bien la tâche à accomplir et ensemble, ils pourront être fiers de ce qu’ils ont réalisé …

Alors, ce matin, en replaçant notre attention sur le travail du Maître, sur son énergie déployée pour embaucher, réfléchissons à la manière dont Dieu est venu vers nous pour nous embaucher dans sa vigne : * Sommes-nous des ouvriers de la première heure, de 6h du matin ?
Chrétiens depuis notre plus tendre enfance, engagés dans l’Eglise et pleins d’envie pour la cause du Royaume ? Alors, réjouissons-nous d’avoir devant nous tant de temps pour savourer la confiance de ce Maître qui est venu nous chercher dès l’aurore.
* Sommes-nous des ouvriers de 9h, de midi, de 15h ?
Sommes-nous arrivés à la foi plus tard dans notre vie, après avoir attendu, pérégriné, voyagé ailleurs ? Réjouissons-nous de ce que Dieu était en manque de nous et qu’il est venu nous rechercher dans ces situations de nos vies, où nous nous sentions peut-être esseulés, désoeuvrés, où nous étions peut-être inquiets, insécurisés quant à notre valeur et nos compétences…
* Sommes-nous des ouvriers de 17h, qui sommes venus plus tardivement
sur la place du village parce que, avant, nous avons peut-être tenté notre chance ailleurs, parce que nous avons cherché du sens à nos vies sur d’autres chantiers, mais que nous n’avons pas été satisfaits de ce qui nous était proposé… ? Déçus de ce qui nous était proposé là-bas, nous sommes revenus ici, dans l’espoir d’être embauché sur un chantier qui vaille la peine, par un maître qui reconnaîtrait notre valeur ?
Réjouissons-nous d’avoir été la cible de l’entêtement de Dieu qui n’a pas renoncé à venir vers nous pour nous rendre l’espérance !

Mt nous montre que son entêtement est même allé jusqu’au don de son fils, pour dépouiller le mal et la mort de leurs armes et de leurs pouvoirs sur nos vies !
C’est l’appel du Maître qui compte, pas le nombre d’heures que nous aurons accomplies dans sa vigne !

Que notre œil ne devienne pas mauvais, parce que nous n’avons pas compris que celui de Dieu n’est que bonté !

Esaïe et Mt nous rappellent ce matin que « Nos pensées ne sont pas celles de Dieu et que ses chemins ne sont pas les nôtres » … et bien .. comme le disait un participant du groupe de maison vendredi :  « Loué sois-tu Seigneur que tes pensées ne soient pas nos pensées, et que tes chemins ne soient pas nos chemins » : en effet, cela nous garde vivants, alertes et curieux sur le chemin du Royaume.

Amen

Pasteur Isabelle Detavernier
Le 24 septembre 2017