Dernière modification par Johan - 2017-10-25 19:11:16

Esaï 5 : 1-7 ; Philippe 4 : 6-9 ; Matthieu 21 : 33-43

Dieu est un bon kiné !

Depuis mon opération au genou du printemps dernier, j’ai passé pas mal de temps dans la salle de kiné de Valida! Il s’agissait de faire à la fois des exercices d’assouplissement de mes vieilles articulations sur les différents vélos, mais aussi des exercices de renforcement musculaire !
Et un des exercices que le Kiné s’amusait à m’imposer était celui de monter sur un espèce de coussin en mousse caoutchouteuse parfaitement instable : je devais tenir en équilibre sur une jambe, avec des poids dans les mains en faisant des mouvements latéraux et d’avant-arrière pour le gainage !! je pense n’avoir jamais réussi à faire les séries de 10 mouvements d’affilée qu’il me demandait … mais le kiné non plus … signe que même bien musclé, cet exercice n’était pas évident.
Un jour où Henri, mon Kiné, me taquinait sur mon déséquilibre récurrent, je lui ai répondu que cela ne me changeait pas de mon quotidien puisque tous les jours, qd je lisais la Bible, je me sentais aussi déstabilisée, mais que cela me motivait à aller de l’avant! Donc, qu’il ne s’inquiète pas, je persévèrerais dans mes exercices !
Il m’a regardée un peu surpris … ce qui m’a permis de lui expliquer brièvement, entre deux séries d’exercices, comment je recevais les textes bibliques et ce qu’ils m’apportaient pour mon quotidien !
En lisant les textes de ce matin, j’ai repensé à Henri, mon Kiné de Valida … Que vous lisiez le texte d’Esaïe, ou celui de Mt - qui ont de claires parentés - vous vous retrouvez comme moi sur mon coussin d’exercices de kiné : déséquilibré, déstabilisé par la tournure que prennent les textes et leurs dialogues.

Le texte d’Esaïe 5, le chant de la vigne, commence comme un chant d’amour « Que je chante pour mon ami, le chant du bien-aimé et de sa vigne : mon bien-aimé avait une vigne sur un coteau plantureux. Il y retourna la terre, enleva les pierres et installa un plant de choix. Au milieu, il bâtit une tour et il creusa un pressoir. Il en attendait de beaux raisins, et il n’en eut que de mauvais » …
Et subitement, il se transforme en réquisitoire, où les accusés doivent eux-mêmes juger leurs propres actes : « Et maintenant, habitants de Jérusalem et de Juda, soyez donc juges entre ma vigne et moi » … or, Juda et Jérusalem sont justement cette vigne qui n’a pas donné de bons fruits !
Ce texte, commencé dans la douceur et dans la poésie d’un chant d’amour chanté à un mariage, devient un acte d’accusation et une condamnation où Dieu annonce qu’il va arrêter les soins qu’il prodiguait à sa vigne … Oui, il est blessé, triste, déçu, que son partenaire de l’Alliance n’ait pas produit les fruits qu’il espérait - bien au contraire : au lieu de produire des fruits de justice, il a généré l’injustice et l’oppression des petits.

Dans l’Evangile de Matthieu, même ambiance, même cadre : d’ailleurs, il est clair que ce chant d’Esaïe est l’arrière-plan spirituel et littéraire qui a motivé l’énoncé de cette parabole.
La description du propriétaire et de son domaine est en tout point pareille à celle d’Esaïe : un terrain, un bon plant de vigne, une clôture pour la protéger, une tour (symbole de protection pour les ouvriers qui peuvent s’y reposer et stocker leur matériel en sécurité), un pressoir, à la fois lieu de production mais aussi de convivialité, puisque c’est là que les ouvriers et les familles se rassemblent pour faire la fête à la fin des vendanges …
Dans les deux textes, chez le maître, la même confiance dans les fruits qui vont être produits (chez Mt, le propriétaire s’en va même en voyage !), …. et la même déception devant le résultat !
Certes les éléments ne sont pas tout à fait les mêmes : chez Esaïe, c’est la vigne qui représente le peuple lui-même et qui produit de mauvais fruits (injustice, violence, oppression), alors que chez Mt, ce sont les vignerons qui représentent le peuple, la vigne et ses fruits étant l’enjeu dans la lutte de pouvoir entre le propriétaire et les vignerons.

Mais de part et d’autre, le lecteur est déstabilisé car il est surpris par la tournure du texte ! Je vous l’ai dit, chez Esaïe, le chant de noces devient jugement et condamnation que les accusés eux-mêmes sont invités à décider, et chez Matthieu, la finale n’est pas non plus celle que l’on attendait !
Le plus surprenant c’est que chez Matthieu, la finale n’est pas non plus la même que chez Marc et Luc qui racontent la même parabole :
Les 3 évangiles synoptiques, Matthieu, Marc et Luc, racontent cette même parabole des «vignerons meurtriers » ; tous les 3 insistent sur cette persévérance du maître qui envoie serviteur après serviteur pour recevoir la part qui lui revient.
Les 3 évangélistes ont insisté sur la confiance du Maître qui a pris le risque de s’absenter, de ne pas surveiller le travail de ses ouvriers comme un contremaître méticuleux - et nous pouvons voir ici une belle description de l’attitude de Dieu à notre égard : un créateur qui nous fait confiance pour prendre soin de ce qu’Il nous confie, et qui n’estime pas nécessaire de nous fliquer en permanence pour s’assurer que nous sommes de bons petits travailleurs rentables : il a investi bien plus dans un management de la confiance, qui -chez lui- s’appelle tout simplement « l’amour ».
Les 3 évangélistes racontent ces envois répétés de serviteurs qui sont agressés, maltraités, tués.
Les 3 exposent l’amour et l’espoir du maître de voir ces ouvriers revenir à la raison quand il leur envoie ce qu’il a de plus cher, son fils. Et les 3 décrivent la violence des vignerons qui monte en puissance jusqu’au meurtre du fils et son rejet hors de la vigne, son expulsion hors de la propriété - sa disparition hors de leur vue, de leur horizon, de leur vie ! Ce rejet et cette mise à mort du fils hors de la vigne chez Mt est déjà l’annonce du scénario de la Passion avec la mise en Croix du Christ sur la colline du Golgotha, hors des murs de la ville.
Rejeter hors de mes frontières ce qui me gêne, ce qui me dérange, me met face à mes responsabilités, ce qui me confronte aux exigences minimales de justice, ou d’humanité … c’est ce que décrivent Esaïe et Matthieu, … un message qui résonne de manière particulière à nous qui célébrons notre culte à quelques centaines de mètres du Parc Maximilien …
Les vignerons ont rejeté hors des limites de la vigne qui leur avait été prêtée Celui qui venait leur rappeler les termes d’un accord antérieur …
Bien des significations et des messages sont contenus dans ce refus, mais ce qui m’a frappée cette fois-ci c’est donc la finale du récit chez Matthieu qui diffère de celles de Marc et de Luc : à la question de Jésus « Que fera le Seigneur de la vigne ? », Marc et Luc font parler Jésus qui répond lui-même à sa propre question en disant « qu’il viendra, fera périr les vignerons et la donnera à d’autres » et ensuite il mentionne la citation du Ps 118 sur la pierre rejetée par les bâtisseurs qui est devenue la pierre d’angle.
Matthieu, par contre, à la question de Jésus « Quand donc viendra le Seigneur de la vigne que fera-t-il à ces vignerons-là ? », fait parler les auditeurs de Jésus qui, eux, répondent cette phrase terrible : « Il fera misérablement périr ces misérables et louera la vigne à d’autres vignerons qui lui en livreront les fruits en leur temps » (v 41)
Les auditeurs répondent comme nous aurions répondu … mais Jésus intervient et pose en contrepoint de cette condamnation radicale la citation du Ps 118 sur la pierre d’angle…
Là où notre amour blessé, notre attente déçue répond par le rejet, la fermeture, la violence de paroles et de gestes mortifères, Jésus lui répond en nous déséquilibrant, en nous déstabilisant, en nous entraînant au-delà des limites et des frontières qui enferment, qui asphyxient, qui tuent: il nous invite à un ailleurs où l’on peut recommencer autre chose, d’une autre manière, avec une autre perspective !
La pierre qui devait participer à la construction a été rejetée, mise à l’écart, exclue du projet des hommes ? Hé bien Dieu inaugure un nouveau chantier avec elle (comme d’ailleurs avec tous ceux qui sont rejetés, exclus, marginalisés, …) : inlassablement, il recommence une nouvelle aventure, un nouveau projet, une nouvelle alliance !

Les vignerons de l’histoire- et nous aussi souvent - voient une concurrence, un danger dans le partage avec le fils du Maître : ils s’accaparent les fruits, ils se renferment dans les limites de leur clôture, ils se rétrécissent l’horizon sur leur seul univers connu …
Face à cette attitude humaine protectionniste, Dieu nous appelle, en Christ, à recommencer quelque chose de neuf, ailleurs !
Là où l’humain voit de la concurrence, et se ferme, se rétrécit, Dieu appelle par sa grâce à oser quelque chose de neuf, avec lui, ailleurs, au-delà ses limites que nous connaissons et qui nous sécurisent …
Dieu ne se résout pas à nos fermetures, envers et contre tout il garde l’espoir et crée les conditions pour que son projet de vie, d’amour, de grâce puisse quand même voir le jour, et porter du fruit ! Avec nous, ….
ou malgré nous, …
….. ou sans nous !
Mais cela est de notre responsabilité ! Ce n’est pas Dieu qui nous ferme la porte, c’est souvent nous qui l’éjectons car il nous dérange par ce qu’il nous demande ….
La créativité de Dieu nous inquiète, nous dérange souvent …. Nous sommes tellement prudents, ou rationnels dans nos prévisions, ….
Mais sans cesse Dieu rebondit, reste créatif pour que son projet puisse voir le jour, pour que son Royaume soit reçu dans les cœurs, les nôtres et ceux auxquels nous l’annoncerons en paroles et en actes.

Prenons maintenant le temps d’identifier les chantiers de nos vies d’où nous avons expulsé Dieu, et analysons-en les raisons … Quels fruits n’avons-nous pas pu produire ou quels fruits n’avons-nous pas voulu partager…. ?
Et oui, mais le passé est le passé ! Nous l’avons entendu dans le Conseil de Vie
« Le passé ? Dieu le pardonne.  L’avenir ? Dieu le donne.
Vis le jour d’aujourd’hui   en communion avec Lui »
Dieu n’est pas un rancunier : il nous offre inlassablement de rebondir avec lui !  Identifions donc avec joie et reconnaissance les chantiers où il nous invite dès aujourd’hui pour pouvoir le rendre présent à notre monde toujours menacé de s’enfermer dans des idées et des pratiques mortifères.

…. Ne craignons pas les exercices (de kiné ou autres) qui nous déstabilisent et nous font perdre l’équilibre …

Dieu est un bon Kiné ! Il veille: «La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle »

Amen

Pasteur Isabelle Detavernier

Le 8 octobre 2017