Dernière modification par Johan - 2020-05-16 21:49:44

Philippe, ou comment tirer profit de la crise …

Actes 8 : 5-17 ; I Pierre 3 : 15-18

Dimanche 17 mai.
Demain nous entrerons dans la deuxième phase du déconfinement : quelques-uns parmi nos jeunes retourneront à l’école et pourront revoir « en vrai » leurs copains qui leur ont tant manqué ; d’autres services nous seront à nouveau accessibles et nous nous réjouissons de récupérer, petit à petit, certaines libertés de mouvement.
Cependant, par prudence, nous devons être encore économes dans nos contacts … nous restons toujours sur notre faim quant aux vraies rencontres
… nous continuons à ressentir des frustrations devant certains RDV manqués en visio-conférence ou des échanges ratés pour des raisons techniques ….

Continuons donc à habiter ce temps à notre disposition, pour nous préparer à la nouvelle étape, pour réfléchir à ce que nous pensons légitime d’entreprendre, de faire « APRÈS », comment « être » désormais.
Nous sommes en cette période de crise à un moment charnière ; le mot crise « KRISIS » en grec veut dire « jugement », ou aussi « faculté de distinguer, de séparer », ce qui oriente vers une issue, un dénouement. La crise est le moment où l’on a l’occasion de décider quelles orientations l’on prend pour la suite.

Actes 8, ou l’occasion de changer la crise en opportunité ….
Le récit des Actes de ce matin peut nous donner quelques pistes pour baliser notre réflexion, nous aider à nous orienter et réfléchir à comment nous projeter vers demain.

Au moment où nous prenons le récit, Étienne, l’un des 7 diacres, vient de subir le martyr : il a été lapidé suite à son discours dans lequel il retraçait l’Histoire du Salut et les multiples tentatives de Dieu de faire vivre son Alliance avec son peuple.
Une persécution s’ensuit qui oblige les membres de l’Église de Jérusalem, excepté les apôtres, à fuir en Judée et en Samarie.
Et l’on apprend ainsi au v 4, que « Ceux … qui avaient été dispersés allaient de lieu en lieu, annonçant la bonne nouvelle de la parole » (Actes 8 :4)
Philippe entre ici en scène : descendu en Samarie, il « y prêche le Christ ».
Voici donc une situation de crise - une persécution, une mise en danger de la foi et de l’Église – et la nécessité de réagir. Philippe et tous les autres croyants sont obligés de sortir de leurs murs, de quitter Jérusalem et l’Église-mère.
Ils mettent alors leur fuite à profit pour témoigner de leur foi.
Philippe est un helléniste, un homme de la Diaspora, un juif de langue grecque, préposé au service des tables, nous a dit Luc au chap 6, texte que nous avons entendu dimanche dernier, dans le récit de l’institution des diacres.
Philippe est un homme qui n’aime pas les frontières, et qui au contraire cherche à les franchir, à leur ôter leur fonction d’enfermement.
En tant que juif de langue grecque, Philippe est un homme de carrefour, un homme de rencontres, un homme de dialogue.
Il arrive en Samarie et ne s’embarrasse pas du lourd passé historique et identitaire de cette contrée.
Rappelons-nous, judéens et samaritains ne s’appréciaient plus du tout depuis le temps de l’exil, 6 siècles plus tôt; un fossé s’était créé entre eux et ils se déconsidéraient mutuellement dans leur foi, dans leur culture, dans la valeur qu’ils s’accordaient les uns aux autres.
Durant son ministère, le Christ s’était justement attaché à déconstruire ces schémas de pensées, à battre en brèche ces hostilités séculaires, et à tout recentrer sur sa personne, lui qui réconcilie et mène au Père.
Voilà probablement ce à quoi Philippe s’attache aussi: « Philippe, descendu dans une ville de Samarie, y prêcha le Christ » (v5)
Et la foule s’attache à ce qu’il dit « Les foules d’un commun accord s’attachaient à ce que DISAIT Philippe » (v 6)
Philippe ne se laisse pas accaparer par les querelles qui alourdissent les rapports entre judéens et samaritains et va à l’essentiel : il profite de cette crise qui les affecte tous pour se recentrer sur ce qui est le fondement, le Christ, mort, ressuscité source de Vie Nouvelle, celui qui inaugure le Royaume au milieu d’eux (v 12).
Il utilise la situation nouvelle qui se présente à lui, et qu’il n’a évidemment pas recherchée – personne ne recherche à être en situation de danger – pour transformer l’épreuve en opportunité !
Il fait preuve de créativité, d’inventivité, d’audace et se profile dans un rôle qui au départ n’est pas le sien !
Au chap 6, Luc nous a présenté Philippe comme un Diacre … et ici il endosse le rôle de prédicateur, d’évangélisateur, de constructeur de ponts, de réconciliateur.
Il a discerné, dans la réalité à laquelle il était confronté, l’occasion d’ouvrir les frontières, de repousser les limites, d’inventer une façon d’être fidèle à la mission confiée par le Christ au jour de l’Ascension «Vous recevrez une puissance, celle du Saint-Esprit survenant sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre »  (Ac 1 : 8)
Il met à profit une situation inattendue pour en faire sortir du bon !

En contrepoint à Philippe, Luc nous présente ensuite Simon-le-magicien, un personnage déjà présent et actif là-bas, qui - par des pratiques magiques- subjugue le peuple. Il est diamétralement opposé à Philippe !
Les expressions de contraste sont flagrantes : (vv9-11) « Simon … exerçait la magie, provoquait l’étonnement du peuple de la Samarie et se disait quelqu’un de grand. Tous, depuis le plus petit jusqu’au plus grand, s’attachaient à lui .. ils s’attachaient à lui parce qu’il les avait étonnés par ses procédés magiques »
Simon dit de lui-même qu’il est quelqu’un de grand (v 9), ensuite les gens captifs de sa magie s’attachent à lui , à sa personne (v 10 et v 11) …
C’est l’exact opposé de Philippe dont le centre de la prédication est le Christ, et si les gens se tournent vers lui, c’est à ce qu’il dit qu’ils s’attachent : (vv5-6) « Philippe, descendu dans une ville de Samarie, y prêcha le Christ » et « Les foules d’un commun accord s’attachaient à ce que DISAIT Philippe »

Philippe et Simon sont deux figures aux antipodes l’une de l’autre(1) :
- l’un se qualifie lui-même de grand pour embrigader les cœurs et les esprits,
- l’autre oriente toute l’attention sur le Christ et sa parole de libération !
- l’un cherche son bénéfice, essaie de s’assurer une audience et d’asseoir son autorité,
- l’autre ouvre la voie à la Bonne Nouvelle et permet que les cœurs soient préparés à recevoir l’Esprit.
Je suis frappée de ce comportement de Philippe : il saisit l’opportunité d’une épreuve, d’une crise, d’une mise en danger, pour explorer de nouvelles contrées ; il aurait pu simplement « se planquer », se mettre à l’abri, se cacher en sécurité, le temps que la persécution se passe … et puis reprendre sa place comme avant, mais il utilise ce temps inattendu pour créer du neuf, quasi sortir du cadre et faire avancer la cause de l’Évangile.
Lui, le Diacre, normalement préposé au service concret des tables, ce qui veut dire la banque alimentaire, il ose un ministère de la Parole, et démontre la liberté de cette Parole d’agir là où bon lui semble ; il administre même le baptême à ceux qui ont reçu cette Parole !
Mais en même temps, il accueille la venue de Pierre et de Jean qui viennent constater la validité de son ministère et imposer les mains aux samaritains convertis.
Pierre et Jean sont en effet venus constater la joie de la Samarie qui a reçu la Parole, et Philippe accueille ces représentants de l’Église-mère.
Le chemin d’ouverture et d’accueil se fait dans des sens multiples à l’occasion de la crise :
- Philippe fait fi des frontières et des oppositions ethniques, claniques, historiques pour annoncer le Christ réconciliateur ;
- il déborde les limites de son ministère de Diacre pour apporter une parole là où la soif de sens est évidente (il continuera encore juste après avec l’eunuque éthiopien, à la fin du chapitre) ;
- les samaritains se détournent de l’endoctrinement pour s’ouvrir à l’Évangile libérateur ;
- les émissaires de l’Église mère de Jérusalem valorisent le travail pastoral d’évangélisation réalisé par un Diacre, dans une contrée mal considérée, et l’associent au ministère global que l’Église doit assurer en fidélité au Christ.

Le temps de crise apparaît là comme un moment favorable aux innovations, à l’ouverture de chantiers nouveaux, à l’exploration de pistes nouvelles … dans la concertation, le dialogue, la confiance partagée … oser ce que l’on n’a encore jamais imaginé …

Delphine Horvilleur, ou un certain regard sur la crise
Le message de ce texte est entré, pour moi, en écho avec la lecture d’une interview de la Rabbine Delphine Horvilleur, publié dans La Libre Belgique de ce week-end.
Je vous en partage deux extraits bien éloquents, relatifs à la crise que nous traversons :
« Dans cette crise, beaucoup de gens n’ont fait que consolider des opinions qui étaient déjà les leurs. Ils interprètent la crise par le prisme de leur propre catégorie idéologique. Les anticapitalistes sont confortés dans l’idée que le capitalisme est une catastrophe. Ceux qui pensent, qu’au contraire, il faut accentuer la production industrielle et les échanges vous disent que c’est le moment d’intensifier la tendance. Chacun utilise la crise non pas comme une possibilité de l’erreur mais comme la démonstration d’une conviction déjà bien ancrée. Et ils vous disent qu’ils avaient bien prévenu le monde. Cette crise renforce les monologues idéologiques : confinées chez elles, beaucoup de personnes ne font que consolider leurs certitudes. Je m’inclus dans cette tendance. Je me rends compte que j’ai utilisé ce temps comme une consolidation de choses que je croyais déjà. Il faut être capable d’une autocritique. Mais pour l’instant, les gens ont plutôt tendance à dire : je vous l’avais bien dit. On n’arrivera à sortir de ces monologues idéologiques que si l’on retrouve, j’y reviens, une culture du débat. La seule solution est d’être dans le dialogue. »
(C’est moi qui souligne des phrases)

Il me semble que la dynamique présentée dans Ac 8 va dans ce même sens d’une ouverture, d’un accueil de la lecture de l’autre, d’une humilité, disponibilité à entendre ce que l’autre a à me dire, d’une capacité à me remettre en question dans l’écoute attentive de ce que l’autre a à apporter au débat, à l’élaboration d’une réflexion pour affronter une crise, une situation inattendue. Que ce soient Philippe, Simon, ou Pierre et Jean, chacun a eu cette capacité d’analyse de ce que l’autre apportait à la situation pour le bien de chacun face à Dieu.

Un peu plus loin dans l’article, à propos de l’opportunité des crises, la Rabbine Horvilleur dit encore ceci :
« Je ne suis pas sûre que les temps de crise nous aident.
Le propre des crises, c’est parfois de réveiller le pire chez les gens. Il y a la possibilité d’être plus grand que soi. Mais il y a aussi des réflexes de médiocrité. Chez certains, cela active une confiance en l’humanité et une volonté de tendre la main. Chez d’autres, c’est un moment qui invite au repli, à la fermeture, au manque de confiance en l’autre. On ne peut pas prévoir quel élément de l’humanité dominera à l’avenir. On pourrait s’en sortir grandi comme plus médiocre. Plus courageux ou plus peureux. Je ne sais pas. A l’échelle individuelle, on peut se poser la question comment « je » vais réagir. Pas à l’échelle collective, pas comme communauté, juifs, chrétiens, musulmans. Comment chacun de nous va-t-il faire le choix d’une certaine grandeur, d’une main tendue et bienveillante.
Lors d’un récent atelier Tenou’a, j’ai évoqué un texte du Talmud qui raconte l’histoire d’un érudit confiné pendant 12 ans dans une grotte de Galilée. L’homme se « déconfina » plein de sagesse et d’espoir. Mais en constatant qu’au dehors, le monde vaquait à ses occupations profanes et délaissait l’étude, il fut pris de colère. Son regard devint incandescent. Partout où il posait les yeux, le monde prenait feu.
Il s’agit d’une mise en garde symbolique et pertinente. Plusieurs semaines de confinement pourraient menacer chacun d’entre nous d’avoir développé un regard intolérant à l’égard des autres et du monde.
Il va falloir prendre garde et penser à la manière dont nous allons conserver un regard bienveillant qui ne consume pas le monde et le détruit, mais un regard qui construit. »(2)

Nous voici renvoyés à notre propre liberté, notre propre créativité, notre propre regard, notre propre capacité à mettre en œuvre ce à quoi Dieu nous invite.
A chacun de se mettre humblement à l’écoute de l’Esprit, à discerner ce que cette crise lui inspire, à réfléchir à la manière dont nous allons vivre notre déconfinement, personnel, familial, communautaire …. et sociétal.
Nous avons tous le choix entre le repli identitaire sur nos certitudes confinées ou l’engagement dans des voies de témoignage renouvelé, Ainsi que Pierre nous y invite dans son épître : « Soyez toujours prêts à défendre l'espérance qui est en vous, devant tous ceux qui vous en demandent raison, 16 mais faites-le avec douceur et respect »
Que l’Esprit nous inspire sur cette voie ; qu’il nous guide et nous remplisse de sa joie.
Amen

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 17 mai 2020