Dernière modification par Johan - 2020-11-15 17:59:06

La parabole des talents

Matthieu 25, 14-30

«Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a » (Mt 25 :29) Mais quelle terrible sentence ! Comment Jésus peut-il tenir de tels propos ? Comment peut-il encourager ce déséquilibre, et creuser le fossé entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas ?
Cela fait tellement écho à nos constats d’aujourd’hui « des riches toujours plus riches et des pauvres toujours plus pauvres » ! (Constats tellement actuels en ce temps de pandémie et de crise économique pour les plus fragiles)
Or, on imagine mal Jésus encourager ce fossé, ou renforcer une inégalité sociale, économique ou spirituelle … il nous faut donc chercher un autre sens, une autre piste de compréhension… Reprenons donc le texte …

Il est question d’un maître qui va partir en voyage et qui « confie » ses biens à ses serviteurs. Soyons au clair, le verbe grec utilisé ne laisse pas entendre que le Maître « confie/prête » ses avoirs à ses serviteurs pour les récupérer – amplifiés- à son retour, à la manière d’un gestionnaire capitaliste !
Le terme dit bien qu’il « remet, qu’il livre, qu’il transmet» donc qu’il ne s’agit pas d’un prêt, mais bien d’un don (ce sera le même verbe qui sera utilisé, pendant la passion, pour parler du Christ « livré, donné, remis » ). Donné c’est donné ! (.. « et reprendre, c’est voler ! »)
A chacun de ses 3 serviteurs, il a remis « selon ses capacités » (litt : « selon sa propre puissance »), signifiant ainsi qu’il connaît bien ses serviteurs et qu’il ne veut pas les charger d’une mission qu’ils ne seraient pas à même de mener à bien.
Chacun reçoit selon sa capacité à recevoir …. et à mettre en œuvre.
Et remarquons qu’il ne semble pas y avoir de comparaison ou de jalousie … principe d’équité plutôt que principe d’égalité comptable !
(Notons également au passage que les sommes remises sont colossales, un talent représentant l’équivalent du salaire de 17 années de travail !! )
Très sobrement, le récit nous montre les 2 premiers serviteurs se mettre « aussitôt » au travail, sans préciser ni comment, ni sur base de quelles consignes, ils se mettent à l’œuvre. Ils font fructifier ce qu’ils ont reçu et le retour est proportionnel à ce qu’ils ont risqué dans l’entreprise : 5 talents gagnés pour 5 talents investis, 2 talents gagnés pour 2 talents investis.
Le 3è n’investissant rien, ne gagne rien….
Vous l’aurez compris, une des clés de lecture de cette parabole réside dans la CONFIANCE, terme qui traverse toute la parabole et demeure le moteur de cette fidélité, de cette vigilance qui est au cœur des multiples paraboles qui jalonnent les chap 24 et 25 de Mt.
Le Maître a fait confiance à chacun de ses serviteurs en leur confiant 1,2 ou 5 talents …
2 serviteurs l’ont perçue, l’ont comprise, l’ont intégrée … et cette confiance a germé naturellement en eux, produisant des fruits.
Le 3è n’a pas perçu, senti, accueilli la confiance qui lui était témoignée et est resté dans la logique comptable d’un Maître qui calcule … la preuve, il est le seul à venir RENDRE son talent !
Au retour du Maître, il est temps de « faire le point » sur la situation - traduction préférable aussi à « rendre des comptes » trop mercantile et comptable - le verbe dégage le sens de « porter ensemble la parole », donc de « Faire le point sur la situation »
Les 2 premiers serviteurs, donc, au moment de faire le point avec leur Maître, ne lui rendent pas ceux qu’ils ont reçu mais lui présentent le résultat de ce don «Seigneur, tu m’avais remis 5 talents ; voici 5 autres que j’ai gagnés » (v20) ; « Seigneur, tu m’avais remis 2 talents, en voici 2 autres que j’ai gagnés » (v 22) …
Ils ne lui présentent pas les 5 ou les 2 reçus, mais le résultat de ce que cette confiance placée en eux a généré !
La confiance génère la confiance, l’énergie, le courage, l’enthousiasme : depuis tout petit, combien un enfant peut grandir, se développer, innover, créer, se déployer, prendre de l’assurance dans son existence quand ses parents, ses enseignants, son entourage, ses accompagnants multiples lui témoignent de la confiance et l’aident à déployer ses ailes pour s’envoler. Et si l’entourage ne le fait pas ….. cette parabole nous dit que DIEU LUI LE FAIT !
Dieu nous remet ses biens, nous confie une mission à proportion de nos capacités et de notre «puissance », notre énergie.
« Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a » (Mt 25 :29)

Voilà donc « ce que nous avons » : cette déclaration irrévocable, que Dieu discerne en nous des capacités, une puissance, une énergie, et qu’il nous fait confiance pour en faire bon usage – Voilà ce que nous avons, ce dont nous disposons : une proclamation de la reconnaissance de nos capacités, de notre « puissance » (littéralement), là où nous sommes – une mise en évidence de la force, de la richesse, des ressources qui nous sont octroyées par Dieu, par pure grâce ;
« Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance » : la dynamique enclenchée est la dynamique du Royaume, celle de l’abondance de la grâce qui se faufile à travers nos vies pour en rejoindre d’autres, et les entraîner dans le même sillage.
Car ces « talents » reçus, ne le sont pas pour notre seul égo, pas pour notre seul bénéfice ou profit, pas pour augmenter notre seul bien-être : la parabole qui suit nous indique clairement que le centre de notre attention et la direction de notre intérêt ce sont ces « plus petits » chers au cœur de Jésus : « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25 : 40)
Ce que nous avons reçu, c’est pour le faire fructifier dans l’esprit et la logique du Royaume, qui se veut un royaume d’abondance de joie, de grâce, de confiance, d’espérance. Nous avons tous reçu quelque chose –

« Mais à celui qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a » (Mt 25 :29) … peut-être peut on comprendre cette phrase plus positivement qu’il n’apparaît premièrement !
A la relecture du texte, nous découvrons que le 3è serviteur n’a pas compris que ce que le Maître lui donnait lui appartenait réellement en propre, et il a remis au Maître le talent qu’il avait reçu : «Seigneur, je SAVAIS que tu es un homme dur, qui moissonne où tu n’as pas semé, et qui récoltes où tu n’as pas répandu ; J’AI EU PEUR, et je suis allé cacher ton talent dans la terre ; voici : PRENDS CE QUI EST A TOI » (v 25)
Comme il n’a pas perçu la confiance, il n’a pas pu recevoir le don ! DONC IL N’AVAIT RIEN ! (Il n’a donc pas le sentiment qu’on lui retire quelque chose, puisqu’il n’a jamais considéré ce talent comme lui appartenant en propre …)
Il a enfermé son maître dans un SAVOIR, dans un système clos qui a cadenassé l’image de son maître, le réduisant à un «marchand-comptable-capitaliste-exploiteur-profiteur»
Finalement, on ne lui a rien enlevé puisqu’il « n’avait rien » ! Il n’a rien perdu puisqu’il n’avait pas compris qu’il avait été enrichi ….
Par contre, ce qu’il avait, c’était la peur, le manque de confiance en lui, la solitude
(il n’a même pas cherché à demander l’aide des banquiers !!) –
Ce dont il était « riche » c’étaient des fausses représentations de son maître, de lui-même, de ses collègues aussi certainement, auxquels il s’est comparé, pensant qu’il ne leur arrivait pas à la cheville, puisque lui n’avait reçu qu’un seul talent alors que les autres en avaient reçu 2 et 5.
Regard faussé sur lui-même, sur ses proches, sur Dieu … voilà ce qu’il avait … ce dont il était « riche » … et qui le faisait déjà vivre dans les ténèbres, dans les pleurs et les grincements de dents !
Il était déjà dans les ténèbres, dans une forme d’enfer, puisque coupé de Dieu, sans contact avec Celui qui voulait aussi le faire entrer dans sa joie, comme les deux autres serviteurs.
Et si nous lisions cette « condamnation » comme étant plutôt l’occasion pour chacun de nous de repenser notre regard sur Dieu, sur les autres et sur nous-même ?
Arrêter de nous comparer, de nous jauger, de nous évaluer, de nous sous-peser en utilisant des comparatifs qui ne sont pas de l’ordre de la joie, de la grâce, de la confiance, brefs les lunettes du Royaume auquel Dieu nous appelle !

Ce serait cela dont Dieu voudrait nous « libérer », cela qu’il voudrait nous enlever … nous ôter ce regard faussé sur Lui, sur nous, sur les autres … regard faussé généré par la peur, le manque de confiance, la solitude …

Une fausse image de Dieu nous empêche de découvrir qui nous sommes vraiment et nous prive de notre capacité à rebondir. En enfermant Dieu dans une représentation de lui erronée (un Dieu jaloux, un Dieu qui jauge et qui juge, un Dieu qui surveille, un comptable qui calcule et qui compare, etc), nous nous privons de qui il est vraiment : un Dieu qui fait confiance aux capacités qui sont les nôtres, qui nous appelle à les mettre en œuvre sans tarder et qui nous attend, au terme de notre engagement, à partager sa joie, sa paix et sa lumière !

« Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a » (Mt 25 :29) Cette parabole nous invite à donc à renoncer à toute peur, à toute méfiance, à tout sentiment de comparaison qui occultent nos vies, nos journées, nous précipitent dans les ténèbres et nous éloignent de la joie du Royaume.
Laissons au contraire fleurir la confiance fondamentale que Dieu a pour chacun de nous, et dont les effets se déploient par notre fidélité, notre bonté, notre engagement. L’abondance sera celle de la foi joyeuse et rayonnante.
Amen

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 15 novembre 2020