Dernière modification par Johan - 2021-05-02 11:45:25

Émondé par la Parole donnée

Ésaïe 43 10-13 ; Jean 15 1-8

« Georges, le Roi du Sécateur ! » Tel pourrait être le titre de la péricope, du passage biblique, que nous venons d’entendre. Voici, en effet, comment Jean parle de Dieu dans cet extrait : « Georges, le Roi du Sécateur ! »
Pourquoi « Georges » ? Tout simplement parce que ce prénom dérive du mot grec que Jean utilise ici pour parler du Vigneron: «Gè-ôrgos» - de « Gè – la terre » et «ôrgos – qui renvoie à la racine « ergon » le travail » : ce mot signifie littéralement « celui qui travaille la terre », « le cultivateur, l’agriculteur, le Vigneron», et Dieu est identifié ici au vigneron, au cultivateur, au propriétaire de la vigne qui en prend soin pour qu’elle soit luxuriante et abondante.
« Le Roi du Sécateur » parce que Jean parle à plusieurs reprises dans ces quelques versets d’émonder, de tailler, de retrancher, de purifier le plant. Il est question dans ce passage de croissance, de fécondité, par attachement et par renoncement.
Avec ce passage, nous sommes au cœur du cœur des discours d’adieux de Jésus, qui se trouvent dans les chapitres 13 à 16 de cet évangile. Au début du chap 15, nous sommes donc au cœur, au centre de son message d’adieu, de son testament spirituel ; il est ici question * de « demeurer » en Christ pour voir sa sève circuler en nous, nous faire vivre, nous faire porter du fruit,
* et d’être taillé, émondé pour en produire encore plus.
Alain et Dominique, la semaine dernière, nous ont introduits déjà à ce mystère du « demeurer » avec le Ps 63, et l’invitation à être « attachés » au Christ.
D’ailleurs en début de célébration, Dominique avait lu ce passage de Jn 15, comme invitation à réfléchir à notre attachement au Christ.
Alors aujourd’hui, je m’attarderai plutôt sur la question d’émonder, de retrancher, de tailler … comment Dieu « manie son sécateur » pour nous permettre de porter les fruits qu’il attend de nous, et pour nous permettre de nous découvrir dans ce qui nous fait grandir.

La vigne est une image fréquente dans la Bible : dans le Premier Testament, elle désigne Israël, le peuple de l’Alliance, que Dieu aime et qu’il a voulu entourer de bons soins pour qu’elle produise le vin de la joie. Or bien des textes du PT, notamment ceux des prophètes, nous indiquent que cette vigne n’a pas produit les fruits attendus, et que donc, Dieu en est déçu. Il suffit de relire Es 5 : 1-7 pour découvrir la tristesse de Dieu devant cette vigne qu’il avait choyée, entourée de ses bons soins, mais qui n’a produit que de la piquette … et que Dieu va arracher et brûler !
Puisque cette vigne a déçu, le symbolisme va être transféré sur la personne de Celui qui incarne et récapitule le vrai peuple de Dieu, le Messie.
Le Messie est Celui qui est la vraie vigne, et ceux qui lui sont proches sont appelés les sarments : Christ est la vigne véritable et ses disciples sont les sarments qui sont appelés à rester fermement attachés à lui. Ceux qui ne portent pas de fruits sont coupés, et ceux qui ne demeurent pas accrochés au Cep, branchés sur la sève, meurent et sont jetés au loin.

La communauté à qui Jean écrit, à la fin du 1ers, a été mise à mal dans ses rapports avec la synagogue ; il y a eu de nombreuses tensions, des exclusions même : des disciples du Christ ont été exclus de la synagogue en raison de cet attachement au Christ, ce qui a provoqué de profondes blessures (dans le judaïsme, une bonne partie de la vie sociale et relationnelle s’organisait autour de la synagogue – en être exclu signifiait perdre beaucoup, socialement, familialement aussi peut-être, ou économiquement). Puis des juifs se sont rapprochés de la communauté johannique, ont voulu « s’attacher » au Christ, mais certains ne s’en sont jamais vraiment donné les moyens. Ils n’ont pas « demeuré » en Christ, ne consentant pas aux renoncements qui leur étaient demandés pour suivre leur Seigneur. Ils doivent donc être «retranchés ». Douloureux aussi…
Jean veut être clair avec sa communauté de la fin du 1er siècle : la rupture avec le judaïsme d’alors est consommée. La communauté chrétienne a pris son indépendance par rapport à ce judaïsme et doit finalement consentir à accepter les retranchements, même s’ils sont douloureux.
Jésus dit clairement dans ce passage que c’est sa Parole qui établit les marques de l’appartenance: « Déjà vous êtes émondés, à cause de la parole que je vous ai annoncée » (15 :3) : la reconnaissance du Christ, comme Messie, comme Celui qui accomplit les promesses du PT, c’est cela qui définit les contours de l’attachement, et sa profondeur.
Mais c’est une Parole qui peut blesser, c’est une exigence de fidélité et d’attachement qui peut être douloureuse : des membres de la communauté de Jean réalisent que tous ne vivent pas le même enracinement dans la Parole et la Présence du Christ et s’en retrouvent donc exclus …. « Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, et il sèche ; puis on ramasse les sarments, on les jette au feu et ils brûlent » (Jn 15 : 6)-
Voilà, le vigneron peut blesser aussi …
En fait, le vigneron travaille beaucoup dans sa vigne : il y passe du temps, de longs mois sur l’année, seule condition pour obtenir une vendange de qualité.
Jésus nous parle de Dieu comme étant ce vigneron attentif, dévoué, impliqué qui témoigne de son amour à sa vigne. Mais l’amour est exigeant ... il peut faire souffrir.
Au printemps, le vigneron émonde sa vigne : il coupe certains bourgeons, pour permettre à la sève de mieux en nourrir d’autres, de leur permettre d’être plus vigoureux et ainsi porter du fruit.
Certaines de nos épreuves, certains de nos échecs, certaines de nos peines, de nos blessures peuvent être regardées comme un effet du sécateur que Dieu veut faire passer sur nos vies … non pas pour nous blesser intentionnellement, mais pour que ce à quoi nous devons renoncer, nous permette d’accueillir davantage d’autres fruits.
Voilà l’effet de la Parole : elle émonde, elle coupe, elle retranche pour que nous puissions nous ouvrir à autre chose. (Rude enseignement que celui de Jean, ce matin)
Nous ne comprenons pas toujours pourquoi Dieu coupe ces bourgeons que nous pensions être prometteurs, porteurs de vie : pourquoi dois-je renoncer à cette relation de laquelle j’attendais tant, pourquoi dois-je renoncer à cet engagement professionnel, à cette collaboration, à ce projet grâce auquel j’aurais pu déployer mes ailes ?
Pourquoi suis-je blessé.e par ces événements, par cette épreuve ?
Le vigneron n’émonde pas par plaisir, par sadisme, mais par nécessité, pour préserver les fruits à venir, pour permettre une vendange plus féconde et de meilleure qualité.
Cette image nous invite à ne pas voir les épreuves qui nous sont imposées avec fatalisme, mais plutôt comme des invitations à affiner notre regard, à chercher moins le « pourquoi ? » que le « pour quoi, en vue de quoi ? »
Le vigneron élimine ce qui ne pourra pas être réellement porteur d’avenir –
Il opère une sélection pour concentrer la sève sur quelques bourgeons qui assureront une vendange de qualité.
Jésus nous explique que c’est sa Parole qui nous émonde, qui nous taille « Déjà vous êtes émondés, à cause de la parole que je vous ai annoncée » (15 :3)
Litt, « déjà vous êtes purs, par la parole que je vous ai dite » - il n’est pas question de pureté morale, ou de mérite que se serait acquis celui qui a reçu la parole.
Le « pur » est celui qui écoute la Parole et la laisse faire son œuvre de sécateur en nos vies ! Non pas celui qui mérite, qui a bien travaillé et s’est distingué des autres …
La Parole - par son propre effet de vérité dite sur nos vies - retranche ce qui ne sera pas porteur de vie pour nous et pour la vigne.
Elle nous invite à des renoncements pour permettre à la sève de circuler plus librement en nous et donner naissance à d’autres fruits.
Elle nous aide à faire le tri entre ce qui nous fait du bien, et ce qui risque de nous affaiblir ou de nous nuire, à terme.
La Parole nous émonde en ce qu’elle nous fait faire des choix : renoncer à ceci, et privilégier cela car cela nous conduira à plus de Vie.
A chacun de nous d’identifier ces choix ….
Ce à quoi nous allons renoncer va nous permettre de réaliser que nous sommes capables de choses autres que ce qui nous apparaissait de prime abord important.

  • Vous aurez remarqué que les sarments qui sont émondés, qui sont taillés, sont ceux qui portent déjà du fruit ! Ce sont les branches qui sont déjà fécondes que le vigneron taille pour pouvoir porter encore plus de fruits – Cela nous permet donc d’avoir un regard positif sur ce qui nous arrive : c’est aussi parce que le Vigneron apprécie la branche, parce qu’il voit en elle tout son potentiel qu’il la taille, et la réoriente vers une autre productivité : celle qui permet d’avoir des fruits de qualité, une vendange abondante, et un vin qui apportera joie et plaisir.
    C’est donc vraiment une question de regard …
    Emil Cioran, un philosophe roumain, a écrit : « La souffrance ouvre les yeux, aide à voir les choses qu’on n’aurait pas perçues autrement. Elle n’est donc utile qu’à la connaissance, et, hors de là, ne sert qu’à envenimer l’existence » (1)
    Nous pouvons donc interroger notre regard sur ce qui nous arrive : comment «lisons-nous» les épreuves qui se dressent devant nous, les situations où nous nous trouvons taillés, émondés? Les voyons-nous essentiellement comme des barrages, des voies sans issue, des impasses, du venin dans nos vies, ou comme des occasions d’ouvrir les yeux, de voir les opportunités différentes qui se présentent à nous et d’en apprendre plus sur nous et sur Dieu?

En « habitant », en acceptant notre situation de sarment émondé - qui porte du fruit- nous rendons gloire à Dieu, nous rendons témoignage de qui il est : «Mon Père est glorifié en ceci : que vous portiez beaucoup de fruit et vous serez mes disciples» (Jn 15 :8)
Nous avions entendu Esaïe nous le dire aussi «vous êtes mes témoins, dit l’Eternel, c’est moi qui suis Dieu » (Es 43 : 12) Un midrach de ce passage dit « Si vous êtes mes témoins, je suis Dieu, si vous n’êtes pas mes témoins, je ne suis pas Dieu, en quelque sorte »(2)
Si nous voulons laisser « Georges » continuer à être lui-même - le cultivateur de toute vie - laissons-le continuer à manier le sécateur dans nos existences, par sa parole, par le regard qu’il pose sur nous.
En nous émondant, il nous ouvre à de nouvelles possibilités d’être nous-même et surtout d’être ses témoins dans un monde qui a bien besoin de son amour et de ses soins.

Amen

(1) Nouis, Antoine, Le Nouveau Testament, Olivétan, Salvator, T 1 p 722
(2) Cité par André Lacocque, Penser la Bible, Edition Seuil - 1995

Pasteure Isabelle Detavernier
Le 2 mai 2021