Dernière modification par Johan - 2016-11-08 20:05:43

Justes par la foi

Epître aux Romains 4 : 1-16a

Il y a exactement 500 ans, à l’université de Wittenberg, Martin Luther professe son cours consacré à l’explication de l’Epitre de Paul aux Romains.
Quelques années plus tard, il dira de cette Epitre qu’elle est « bien la pièce maitresse du NT, l’Evangile de tous le plus pur … Plus on s’adonne à la lire, plus on y trouve le prix et plus on la goûte ».

Si pour Luther, l’Epitre aux Romains revêt une telle importance, s’il peut la qualifier de Bonne Nouvelle, c’est qu’en elle, il y a la découverte qui va transformer son existence, son rapport à Dieu et à lui-même. Ce serait peu dire qu’en cette Epitre il ait trouvé la réponse à ses questions ou la solution à ses problèmes. Non, car, ce que Luther y lit, ce qu’il y voit, ce qu’il trouve, n’est rien d’autre qu’un bouleversement radical, une révélation qui va transformer sa vie, et par-delà, le destin de la chrétienté.
Une Bonne Nouvelle certes, mais non pas abstraitement, mais au contraire, très concrètement, existentiellement. Car la lecture de l’Epitre que fait Luther, n’est pas simplement académique et l’objet d’un cours universitaire ; cette lecture va mettre sens dessus dessous sa compréhension, va ébranler tout ce qu’il avait pu penser, elle va le confronter à un corps à corps avec le texte dont il ne sortira pas indemne.

Une lutte avec ce texte qui fait suite à une autre lutte, âpre et douloureuse. Car depuis trois ou quatre années, la conscience de Luther ne trouve pas le repos, toujours agitée, tourmentée par la conviction profonde que tous ses efforts pour être juste au regard de Dieu sont voués à l’échec. Il a beau se convaincre, on a beau essayer de le convaincre que s’il confesse son péché, s’il fait pénitence, Dieu lui pardonne. Mais comment se fait-il alors qu’il éprouve toujours ce sentiment de ne pas être pardonné, de ne pouvoir être pardonné ? Ce Dieu de justice, ce Dieu qui juge semble toujours plus accabler sa conduite, rejeter ce qu’il peut accomplir, fut-ce les œuvres les meilleurs dont il soit capable.
Luther se sent d’autant plus pécheur, que Dieu semble le juger avec sévérité, et plus Dieu le confronte à ce jugement plus il se sent pécheur. A tel point, comme il le dira à la fin de sa vie, qu’il en soit venu à haïr cette « justice de Dieu », tant celle-ci semble n’être que la négation, que conduire à l’anéantissement de sa propre vie et de ses efforts, à lui, Luther.

Dès les premiers versets de l’Epitre aux Romains, Luther est à nouveaux confronté à ce tourment que lui occasionne cette « justice de Dieu » qui le terrifie. Un seul verset de Paul qui, à nouveau le met en émoi et le jette dans la plus grande confusion. « La justice de Dieu est révélée dans l’Evangile ». Paradoxe suprême ! Si l’Evangile me révèle la « justice de Dieu », celle-là même qui me condamne et me punit, moi qui suis pêcheur comment est-il possible pour Paul d’appeler cela une « bonne nouvelle » ?
En quoi, l’Evangile serait-il dès lors une « bonne » nouvelle ? Voilà pourquoi, à ce moment-là, pour Luther, l’Evangile ne peut que susciter encore que de l’effroi, étant révélation d’une justice qui le condamne certainement.

Triturant en tous sens les débuts de l’Epitre aux Romains, entamant un corps à corps avec le texte, Luther veut comprendre ce que Paul dit, et ce jusqu’à ce que, soudain le sens lui apparaisse et le sorte définitivement, et durablement, du paradoxe et de la confusion dans lesquelles il était jusque-là plongé.
Et ce « renversement », ce bouleversement des perspectives viendra de sa lecture de l’Epître aux Romains. Car Luther, à cette lecture, comprend soudain que lorsque Paul parle de la « justice de Dieu », il ne veut pas parler d’abord de la justice qui « appartient » à Dieu, de la justice qui me condamne et me punit, mais de la justice qui « vient » de Dieu, que Dieu me confère. Mais n’est-ce pas encore un paradoxe de plus ? Dieu me déclare juste alors que je me sens pécheur !!!

Commentant le chapitre 4, ces versets que nous avons entendus, Luther trouvera cette formule qui résumera et éclairera cet étrange paradoxe. « simul peccator et justus ». En même temps pécheur et juste. Souvent cette formule a été mal comprise, « je suis en même temps pécheurs et juste » comme si l’on parlait des aléas de l’existence, de l’ambiguïté ou de l’ambivalence de nos vies ; un peu comme si l’on disait : je suis tout cela à la fois. Comme une manière d’excuse ! Mais ce n’est pas de cela dont il est question. Du tout !
On pourrait aussi le comprendre cette phrase autrement ; j’essaye d’être juste mais Dieu me montre que je suis pécheur. Ça c’est précisément l’état dans lequel Luther était jusqu’alors. Non, ce n’est pas ce que veut dire cette formule.

Ce qu’elle veut dire est plus étrange encore ! Du moins si l’on y réfléchi bien. Ici il faut comprendre qu’il y a, sur une même réalité, un double point de vue, une double évaluation, une double définition de ce que je suis.
Car ce que Luther veut dire est ceci : de mon point de vue à moi, je me sens et me sais pécheur. Mais, du point de vue de Dieu, par contre, il dit que je suis juste !!
Voilà ce que Luther dit exactement : « Ainsi donc, en nous, nous sommes pécheurs, et cependant, de l’avis de Dieu, nous sommes justes par la foi ». (MLO XII, p.26)
Et ailleurs : « nous naissons et nous mourrons dans l’iniquité, c’est-à-dire dans l’injustice ; c’est seulement dans la façon dont nous sommes considérés par un Dieu miséricordieux, par la foi dans son Verbe, que nous sommes justes » (MLO XII, p. 39).

Double point de vue sur une même existence, la mienne. Deux définitions, deux déclarations, deux « considérations » qui semblent des plus contradictoires. Et toute la question consiste à savoir, laquelle entendre, laquelle croire, à laquelle se fier ?!!
Dois-je croire mon sentiment, ma culpabilité, ma conscience inquiète qui me ramène toujours à mes échecs, à mes « à peu près », à mon orgueil d’avoir accompli de bonnes choses, à ma tristesse d’en avoir raté beaucoup d’autres OU BIEN dois-je croire Dieu, qui contre toute évidence, toute expérience, toute attente, me dit : « tu es juste » ?
Dois-je croire ce que je sais, ou dit de moi-même OU BIEN dois-je croire ce que Dieu me dit, ce qu’il dit de moi ? Qui donc sait ce que je suis ? Moi ou Dieu ? Qui croire sur parole ?
Car c’est bien de cela dont il est question. Et Luther le souligne et le soulignera à la suite de Paul. « Juste par la foi », cela veut dire croire sur parole ce que Dieu me dit, ce qu’il dit de moi.
Voilà qui nous ramène à Abraham dont Paul fait le symbole de la foi, lui qui cru à ce que Dieu disait. Voilà aussi qui nous ramène à l’alternative paulinienne, des « œuvres de la loi » ou de la foi. Alternative simple en apparence – « en qui se confier ? » - mais en pratique, autrement plus retorse et ambigüe.
Car si je cherche en moi, en ce que je suis, la justice, soit je vais m’aveugler et me convaincre que ce que je fais, ce que j’accomplis est suffisant pour que je me juge juste. Soit, ma culpabilité, ma mauvaise conscience me rattrapant, je désespérais de jamais atteindre à une quelconque justification de mon existence. Dans l’un ou l’autre cas, ce ne seront que des « œuvres de la Loi » et, comme le disait Luther, elles ne conduisent en définitive que soit à l’orgueil soit à la tristesse, et dans les deux cas, au péché.
Si par contre, je ne cherche de justice, de justification qu’en Dieu, et en Dieu seul, alors je me dois de faire confiance à Dieu, à ce qu’il dit de moi, me déclarant juste – et en le disant, il le fait ! – et ce, même si tout ce que je peux penser, ou croire comprendre de moi, de mes intentions, de mes actions, est à l’opposé de ce qu’il me déclare.

On comprend dès lors pourquoi, face à un tel retournement de perspective, un tel changement de point de vue, Luther ait découvert dans l’Epitre aux Romains, un véritable Evangile, une réelle « bonne nouvelle ». Pourquoi aussi il aura commencé : son cours par cette phrase : « renverser toute justice et toute sagesse propres, telle est la somme de cette épître, tel est le propos de l’apôtre » (MLO XI, p. 19).
Voilà pourquoi aussi, désormais, cet Evangile est pour Luther la fin de la recherche de toute justice, la quête maladive de toute « pureté » religieuse ou morale, avec son lot de moments d’orgueil et de tristesse, de bonne et de mauvaise conscience, de sagesse ou de folie. Désormais, ce qui est au centre, ne sont ni mes échecs, ni mes exploits, ni mes bonnes ou mauvaises volontés, ni mes tentatives d’autojustifications, ni même l’appréciation que je cherche dans le regard de mes contemporains, ni même le constat véridique de ce que je suis et de ce que j’ai fait de mon existence.
Non, désormais, ce qui me détermine, la seule considération, le seul point de vue sur mon existence est ce que Dieu me dit, ce qu’il dit de moi, me justifiant parce que qu’il me déclare juste. Et cela, je puis le croire. Et cela est ce qui me libère et me délivre de tout.

Alors oui, je peux bien me dire et me sentir pécheur, mais Dieu à un autre point de vue, il a autre chose à dire de moi. Cela seul compte. Et cela est la bonne nouvelle, l’Evangile même.

Bonne et joyeuse fête de la Réformation !

Pasteur Patrick Evrard
Le 30 octobre 2016