Dernière modification par Johan - 2014-11-12 15:14:52

Rameaux … l’attente, encore

Jean 12 : 12-19

En ce premier dimanche de la Passion, en ce dimanche des Rameaux, l’Église chrétienne se rappelle l’entrée de Jésus à Jérusalem. Le sens de la scène qui nous est rapporté dans le passage parallèle par l’évangile selon Matthieu, nous est révélé par la citation du prophète Zacharie: “Dites à la fille de Sion: Voici, ton roi vient à toi, plein de douceur et monté sur un âne. Sur un ânon, le petit d’une ânesse”.
L’évangéliste Jean, citant ce même texte, ajoute que “les disciples ne comprirent pas cela tout d’abord. Mais quand Jésus eut été glorifié, alors ils se souvinrent que ces choses avaient été écrites à son sujet, et qu’elles s’étaient réalisées en lui”.
Tout ce récit de l’entrée de Jésus à Jérusalem témoigne de façon frappante de la manière dont l’église primitive a vu dans les événements de la vie de Jésus l’accomplissement des Écritures. Tous les détails de notre récit sont empreints de réminiscences bibliques qui concourent à montrer en Jésus le Roi promis à Israël ; le Fils de David, le Messie qui vient vers son peuple et sa ville sainte.

Et la foule n’est pas en reste, elle qui entonne le chant du psaume 118 qui exprime l’attente de la délivrance par la venue de “celui qui vient au nom du Seigneur”. Et elle s’écrie: Hosanna, ce qui veut dire, aide-moi, délivre-moi toi qui viens au nom du Seigneur.
Et même si des quatre évangélistes, Jean est celui qui semble nous raconter cette entrée de la manière la plus sobre, la plus discrète et la plus concise, il n’en reste pas moins que le sens même de cette scène est clair : Celui vers qui les foules se rendent avec acclamations, ayant appris qu’il « venait » à Jérusalem, celui qui est en chemin pour faire ainsi son entrée, est bien le « roi d’Israël ». Dans l’évangile selon Jean, ce titre « roi d’Israël » n’a d’autre occurrence que celle qui sortira, au début de l’évangile, de la bouche de Nathanaël. Une désignation frappante qui est en même temps une confession de foi. Comme si, au fond, avec cette entrée à Jérusalem, nous étions arrivés au terme du ministère de Jésus. Une boucle bouclée par cette reconnaissance que Jésus est bien ce « Roi d’Israël » attendu et promis.

Pourtant, à ce même moment, une ombre s’est déjà profilée qui assombrit toute la scène et qui fait déraper doucement toute cette entrée vers l’opposition affirmée, vers le drame. A l’occasion de l’onction de Béthanie, nous étions déjà prévenus. Prévenus que la décision de mettre à mort Jésus a déjà été prise, comme a été programmée aussi celle de Lazare. Et maintenant, comme s’il y avait pu y avoir encore un doute dans l’esprit de certains pharisiens, les acclamations de la foule confirment que jusqu’ici rien n’aura pu dissuader les gens de suivre Jésus. Toute leur opposition n’aura servi à rien … histoire de nous dire qu’il leur faut passer à des méthodes plus radicales et expéditives !

Pourtant, dans toute cette scène, l’intention de l’évangéliste est claire: Jésus est le roi d’Israël, il est le Messie attendu. Mais son règne est un règne de paix: il chevauche un ânon comme les patriarches, comme le roi Salomon lui-même au moment de son accession au trône. Et, toute l’équivoque est là. Équivoque qui se confirmera dans la suite des événements … et qui conduira au drame. Un roi, oui. Mais un roi pacifique, humble. Non pas un roi qui apporte avec lui la guerre et la dévastation, mais celui qui, parce qu’il vient au nom de Dieu, n’apporte que la paix. Un roi oui, mais d’abord le Messie de Dieu qui vient libérer son peuple d’une libération dont il ne comprend pas la réelle signification.

C’est sans doute pour cela, que, à Jérusalem, l’allégresse et la joie ne dureront pas. Car bientôt celui qu’on a acclamé sera rejeté.
C’est sans doute pour cela également que quelques versets plus loin, après avoir parlé à plusieurs reprises à la foule, l’évangile selon Jean nous dit de manière énigmatique au verset 36 : « Jésus dit cela, puis il s’en alla et se cacha loin d’eux ». Étrange attitude pour un roi fêté et acclamé que d’ainsi aller se cacher, de rester délibérément en retrait ! Pourquoi une telle attitude ? Pourquoi cela ?
Voyez-vous, cette mise en retrait m’est toujours apparue comme la clé réelle de ce récit johannique de l’entrée de Jésus à Jérusalem. Parce que, si nos Bibles aiment à donner pour titre à cet épisode « entrée triomphale à Jérusalem », celle-ci n’est en rien triomphale, et dans l’évangile selon Jean, on peut dire qu’il ne s’agit pas même à proprement parler d’une « entrée » ! Essayons de mieux comprendre cela en faisant un pas en arrière !
Tout d’abord, je l’ai dit, l’évangile selon Jean est étonnement discret sur cette entrée. Discret et presque laconique. Et si vous lisez bien ce texte, contrairement aux évangiles synoptiques, ce n’est pas lors de l’entrée à Jérusalem ou aux abords des portes de la ville, que les foules acclament Jésus. Non, c’est parce qu’elles apprennent qu’il « vient », qu’il se « rend » à Jérusalem qu’elles se mettent à leur tour en route à sa rencontre. La scène semble comme éviter l’entrée même dans la ville sainte. C’est en chemin que l’acclamation et la liesse auront lieu. Comme si tout était en train de se passer dans l’anticipation, et non dans l’actualité ; comme s’il nous était dit que celui qui « vient » et que l’on désigne comme le « roi d’Israël » ne devait jamais franchir les portes de la ville en tant que « roi » confessé et reconnu. Comme si, en d’autres termes, Jean nous indiquait déjà que ce « roi d’Israël » ne réussirait jamais à être ce roi qui doit maintenant régner sur le trône de David. Tension et paradoxe de l’acclamation joyeuse et de ce que l’évangile selon Jean sous-tendra tout au long ; à savoir que le Christ est venu parmi les siens et que les siens ne l’ont pas reconnu. Ne l’ont pas reconnu pour ce qu’il est.
Ensuite, si vous vous souvenez de l’épisode de la multiplication des pains au début du chapitre 6 de Jean, il se termine par cette étonnante mention : « Jésus, sachant qu’ils allaient venir l’enlever pour le faire roi, se retira de nouveau sur la montagne, lui seul ». Ici encore apparaît le motif du retrait délibéré de Jésus. Mais maintenant, une autre foule l’entoure et l’accompagne : celle qui a assisté à la résurrection de Lazare. Et une fois encore, si elle veut le proclamer et le faire roi, c’est parce que ce miracle, ce signe, comme celui de la multiplication des pains est l’assurance pour elle que ce Jésus est bien celui qui vient inaugurer les temps nouveaux et instaurer la délivrance de son peuple au nom de Dieu. Mais, une fois encore aussi, comme l’anticipation d’une mort qui s’annonce et qui dépasse toute compréhension, Jésus se montre … mais en retrait, caché. Comme si le silence et le retrait de la mise au tombeau nous résonnait déjà aux oreilles, à nous qui lisons ces pages. Et ce retrait marque déjà que les attentes de tous seront déçues, que l’issue ne sera pas celle que l’on pense. L’entrée en retrait à Jérusalem ne sera ni un aboutissement, ni une fin mais bien un passage. Et c’est cela que Jean tente de faire comprendre à son lecteur : la venue à Jérusalem n’inaugure pas la fête de l’intronisation du nouveau « roi d’Israël » et la victoire politique sur l’occupant, mais bien un « passage ». Parce que, malgré la citation du prophète Zacharie scandé par les foules, et qui annonce la « venue du roi juste et victorieux », Jean nous dit que ce qui se décide, n’est pas ce qui est en train de se passer là, devant leur yeux, devant nos yeux. Non, ce qui est en train de se produire n’aura un sens, ne pourra être compris que dans quelques jours, après la glorification, après la résurrection de Jésus. Jérusalem n’est pas l’aboutissement, même tragique, de celui qui est venu de Dieu pour son peuple, il n’en est que le « passage ». Parce que, l’entrée en retrait de Jésus à Jérusalem, et tous les évangiles insistent sur cela, se déroule peu de temps avant la « Pâque juive ». Pâque qui est la fête de la délivrance de l’esclavage mais surtout l’entrée dans le temps du passage. C’est d’ailleurs ce que le mot « Pâque » veut dire : « passer par dessus ». Temps de la délivrance mais qui devra s’accompagner encore de celui d’un exode pour toucher finalement au but.
Dès lors est averti le lecteur. Averti que Jérusalem ne sera ni le lieu, ni le moment de l’établissement du Royaume de Dieu sur terre, et ce malgré ce que les foules attendent et anticipent. Non, en ce moment, ce « roi d’Israël » qui « vient » va bientôt être sur le point de « s’en aller, et de se cacher loin d’eux », et ce, dans tous les sens du terme. Non pas donc un établissement mais simplement un passage. Un passage par la mort et la résurrection, un passage par le jugement sur ce monde qui reste obstinément dans les ténèbres. Non pas, donc, un triomphe mais le « trouble » du Messie de Dieu face à la mort. Non une manifestation de puissance mais le retrait caché de celui qui restera en définitive incognito parmi les siens. Et personne n’y comprendra rien. Pas même les disciples pour qui rien n’aura de sens, jusqu’après le matin de Pâques. Bien après, tant il leur faudra de temps et de rencontres avec le Ressuscité lui-même pour qu’ils comprennent enfin.
Comme pour nous aujourd’hui, ce n’est qu’au matin de Pâques que la lumière jaillit, ce n’est que dans, et à partir de la résurrection que tout s’éclaire et prend sens. Ce n’est que dans ce passage-là que tout acquiert sa compréhension et sa juste mesure.
Mais ceci veut dire également que, comme pour les disciples de Jésus, nous sommes replacés, réinstallés dans le temps de l’attente, dans le temps de l’attente de l’accomplissement. Parce que, pour eux comme pour nous, le sens du monde, de l’histoire, la réelle signification de nos existences sous la présence de Dieu, ne s’éclairent ni tant par le passé ou par le présent mais bien par le futur, par l’à-venir, l’advenir de Dieu. Parce que même si la résurrection est le point où tout s’éclaire et prend sens, en même temps, elle n’est que passage vers cet accomplissement plein et entier que nous espérons; celui de l’établissement du Royaume, de la royauté de Dieu. Peut-être, sachant cela, éprouverons-nous la même déception que celle ressentie par ces foules, hier encore joyeuses, qui pensaient que celui qui venait à Jérusalem allait établir cette royauté à tout jamais. Peut-être même, arriverons-nous à trop bien comprendre celles et ceux qui, hier comme aujourd’hui, déçus d’avoir trop attendu, se convainquent qu’il n’y a plus finalement grand-chose à attendre !
Mais, telle est pourtant notre condition. Nous sommes dans l’attente de Celui qui « vient ». Nous vivons de la résurrection comme d’un passage et nous sommes dans l’attente de la royauté de Dieu. Alors aujourd’hui, ce n’est pas peut-être tant cette « entrée » de Jésus que nous fêtons et de laquelle nous avons à nous réjouir que celui qui s’est mis en marche et qui déjà nous « vient ». Celui qui est vivant, qui est, qui était et qui vient.

Amen.

-- Pasteur Patrick Evrard