Dernière modification par Johan - 2014-11-11 14:48:15

Fête de la Réformation

Matthieu 3 :7-10 ; Romains 9 : 6b-8

Il y a tout juste un peu moins de cinquante ans, paraissait un livre écrit par un théologien protestant suisse, Jacques de Senarclens, intitulé « Héritiers de la Réformation ».
Et comme l’auteur l’écrit dans sa préface : « Héritiers de la Réformation ! Ce titre, emprunté à la plupart de nos constitutions ecclésiastiques protestantes est avant tout une question : sommes-nous encore les héritiers et les continuateurs de la Réforme du XVIe siècle ? Nous l’affirmons volontiers et nous sommes intimement persuadés pour la plupart de pouvoir le faire en toute bonne conscience. Du seul point de vue de la continuité dans le temps, cette filiation est certainement exacte … (Mais) la véritable correspondance entre notre foi et celle des réformateurs est-elle si évidente et si certaine que toute vérification soit d’emblée jugée superflue ? »

Et de fait, tout au long de cet ouvrage, l’auteur va s’employer à opérer une telle vérification. En d’autres termes, en un rapide survol de la pensée protestante et de sa théologie depuis le XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, il va tenter de mettre celle-ci en parallèle avec les prémisses et les convictions des Réformateurs. Et le constat qu’il tire, les conclusions auxquelles il aboutit se révèlent sans doute bien choquantes pour qui se pensait, en toute bonne foi, fidèle à la foi des Réformateurs. Car, de fait, - et aussi étrange que cela puisse paraître – nous serions vous et moi bien peu  « héritiers véritables » de cette Réforme dont nous fêtons aujourd’hui l’anniversaire. Protestants sans doute, nous le sommes, mais d’un protestantisme bien éloigné, et pour tout dire, souvent contraire, à cette foi réformée des origines.

Cela vous étonne-t-il ? Cela vous choque-t-il ? Aurions-nous envie soudain de protester à nouveau de notre bonne foi ? De dire à cet auteur qu’il se trompe ? Que pour nous aussi, à l’instar des Réformateurs, il n’y a que « l’Écriture seule » qui nous révèle Dieu et sa miséricorde ; qu’il n’y a « que la seule gloire de Dieu » qui nous importe ; qu’il n’y a que « la seule grâce de Dieu par le moyen de la foi» qui nous sauve et qu’il n’y a « que le Christ seul » qui nous fasse vivre ? Oui, sans doute, nous pouvons protester de tout cela mais ce faisant n’aurions-nous pas oublié quelque chose ?

N’aurions-nous pas oublié que, trop souvent, plus que des Réformateurs nous sommes les enfants d’un XVIIIe siècle qui mettait non pas Dieu au centre mais l’être humain, avec ses aspirations, ses sentiments, ses élans, sa subjectivité, sa morale et sa libre conscience ? Un siècle qui mettait son espoir dans l’humanité, dans sa raison, dans ses capacités morales, dans un certain optimisme humaniste. A mille lieues, en fait, de ces Réformateurs pour qui l’être humain, sans la grâce de Dieu, n’est capable de rien si ce n’est du mal ; d’un être humain dont l’humanité est tellement défigurée que rien en lui ne subsiste.

D’aucuns objecteront que le protestantisme est pourtant à l’origine de la « liberté de conscience », preuve s’il en est que l’être humain conserve toute sa dignité ! Cette idée, dont se targuent tant de protestants pourtant, vous ne la trouverez jamais sous la plume d’aucun réformateur. Et pour cause ! Car pour eux, avec toute la rudesse de ton qui les caractérise, la conscience n’est jamais libre, elle est toujours liée, toujours asservie. Tout comme la volonté humaine qui ne peut jamais être ni bonne ni louable en aucune circonstance. Ce sera d’ailleurs une des critiques fondamentales de tout le catholicisme romain à l’encontre de la pensée réformée, cette désespérance de l’être humain hors la grâce divine. Car, ici, il n’est pas question que l’humanité soit capable de quoi que ce soit et surtout pas de salut ! Et sans doute est-ce pour cela aussi, que tant de protestants éprouvent autant de mal à lire et à comprendre l’apôtre Paul, dont la lecture, aura pourtant été l’étincelle qui aura mis la pensée réformatrice en marche.

Qu’on ne s’y trompe pas, la pensée des réformateurs n’a jamais été ni libérale ni humaniste. On peut le regretter, comme tant de protestants l’auront fait par la suite. On peut le regretter et contredire leur pensée … Mais par contre, on ne peut pas, par honnêteté, se réclamer d’eux si l’on prône la liberté humaine hors la grâce de Dieu, ou l’humanisme et la liberté de conscience si l’on oublie ce qu’ils en auront dit.

Je l’ai dit, en tant que protestants, nous sommes plus souvent les héritiers des siècles passés que des Réformateurs eux-mêmes. Et cela, souvent, sans le savoir, parce que ces Réformateurs, nous les connaissons si mal, nous les lisons si peu et pourtant, nous continuons à nous réclamer d’eux … comme ces Juifs du temps du Baptiste et de Jésus qui se réclamaient de « leur père Abraham » sans véritablement comprendre ce que cela impliquait réellement. Comme si, énoncer le nom d’un aïeul célèbre vous prémunissait de tout ! Mais encore faut-il savoir ce que celui-ci représente vraiment. Ce qu’il dit et ce qu’il veut dire !


Un bon exemple encore de cette distance infinie qui nous sépare de ces Réformateurs, sans que nous en ayons une claire compréhension, est cette propension à tout ramener à nous-mêmes plutôt qu’à Dieu. A ne voir les choses qu’à partir de notre conscience, de nos états d’âme, de nos sentiments, de notre piété ou de notre impiété. Et ici un exemple suffira sans doute. Prenez le sacrement du baptême. Quel est-il ? Que signifie-t-il ? Posez-vous la question ! Qu’y voyez-vous d’abord ? Est-ce la confession de foi d’un homme ou une déclaration de la part de Dieu ? Est-ce d’abord quelque chose que nous faisons, que nous « prenons » ou bien quelque chose qui nous est « donné », « offert » ?

Pour le protestantisme du XIXe siècle dont tant de nos églises en Belgique sont issus, la grande affaire était la repentance et la conversion de chacun. Le baptême était alors compris avant tout comme une manifestation publique de cette conversion intérieure. Bref, ce qui était en jeu c’était la foi de la personne, son expérience et son sentiment religieux. Lisez maintenant les Réformateurs, vous verrez que, pour eux, le baptême n’est jamais d’abord une manifestation publique de la foi individuelle mais bien la proclamation et la promesse solennelle de la part de Dieu – comme au baptême de Jésus- de l’adoption de la personne par Lui. Qu’elle n’est pas l’affirmation par l’être humain de sa foi mais la confirmation par Dieu de sa fidélité envers nous ! Ainsi, le point de vue est diamétralement opposé.

Et on pourrait multiplier les exemples qui montreront en effet que le protestantisme, bien loin de la pensée des Réformateurs s’est plus attaché à la vie religieuse de l’homme qu’à Dieu lui-même. Plus à la piété personnelle et à un puritanisme moral de l’existence humaine qu’à ce que Dieu a à y dire et a à y voir. Et là encore, il faudrait dire beaucoup de choses de cet étrange puritanisme et rigorisme protestant qui ont, si souvent, été gouvernés par une théologie des mérites religieux ou moraux plutôt que par une théologie de la grâce gratuite. Et qui en définitive accablait de scrupules la conscience de protestants qui, au dire pourtant des Réformateurs devaient être délivrés du poids de leur conscience puisqu’ils étaient justifiés par Dieu. Simplement, gratuitement.

Et de tout cela, nous portons la trace. Et une fois encore, on peut rejeter l’optique ou les prémisses des Réformateurs ; se dire que nous ne sommes plus au XVIe siècle … mais alors, il faudra par là même reconnaître avec lucidité que notre protestantisme dans beaucoup de ces courants – tant libéraux qu’évangéliques – n’a pas grand-chose à voir avec leur pensée et leur foi.


Maintenant, vous me direz peut-être que s’il est au moins un principe protestant que nous avons hérité d’eux et que nous avons conservé sans failles et sans reniements c’est celui de la « Sola Scriptura », de « l’Écriture seule » comme norme de notre foi. Et de fait, pour nombre de protestants, cela reste vrai. Encore que pour beaucoup, à cette « Écriture seule » vient s’adjoindre nombre d’autres instances qui décident plus de la foi que l’Écriture elle-même.

Pourtant, cette Écriture que les Réformateurs voyaient comme la manifestation de tout l’agir de Dieu envers nous, les protestants d’aujourd’hui la connaissent si peu, si mal, que l’on ne s’étonne plus que la révélation leur semble souvent bien peu manifeste et bien peu claire. Je ne parle pas ici de la connaissance de quelques versets, de quelques histoires bibliques ; je parle d’une connaissance profonde, intime, éclairée, informée, vivante. D’une lecture à bras le corps, d’une méditation large, solide, ample. Plus que d’une lecture, d’une soif de lecture. Et d’une lecture non pas seulement individuelle mais ecclésiale. D’une véritable lecture catéchétique – parce que ce mot veut dire : « faire résonner » - ; d’une lecture qui fasse résonner notre foi, notre vie. Parce que là encore, par notre manque de compréhension de la Bible, nous nous condamnons à ne rien comprendre ni de Dieu ni de notre propre existence. Et ne croyez pas que j’exagère. Parce que, très franchement, nous avons si peu le goût de la lecture de la Bible, nous la connaissons réellement si mal et que quand il nous arrive de la connaître nous la comprenons si peu, tout cela fait de nous de bien piètre « héritiers de la Réformation ». Mais là encore, il ne s’agit pas de la lire parce qu’il convient qu’un protestant lise la Bible ! Mais parce qu’en elle toute la relation de Dieu à l’homme s’y déploie et parce qu’en elle s’éclaire l’affection fabuleuse de Dieu pour nous.


En ce jour où nous fêtons la Réformation de l’Église, apprenons à en être réellement des héritiers. Ne nous contentons pas de nous dire que nous avons les « réformateurs » pour « pères » dans la foi, sans les connaître, sans les lire, sans les étudier. Sans essayer de comprendre ce que, eux-mêmes, comprenaient de la grâce de Dieu, de la Bible, de la foi ou de l’Église. Et surtout, si nous éprouvons quelque fierté à nous réclamer d’eux et de leur œuvre. Sans cela, notre foi ne sera jamais – au vrai sens du terme – « évangélique ». Apprenons ainsi à savoir de qui, réellement, nous sommes les héritiers. Et qu’ainsi, nous puissions vraiment, et en tout connaissance affirmer à l’instar des Réformateurs, qu’ il n’y a que « l’Écriture seule » qui nous révèle Dieu et sa miséricorde ; qu’il n’y a « que la seule gloire de Dieu » qui nous importe ; qu’il n’y a que « la seule grâce de Dieu par le moyen de la foi» qui nous sauve et qu’il n’y a « que le Christ seul » qui nous fasse vivre.

Grâce soit rendue à Dieu … et joyeuse fête de la Réformation à nous tous …

-- Pasteur P. Evrard