BOISSON FORTE

Février, mois de la tournée minérale. Je sais. En Belgique on ne fait pas le « dry january », mais on conseille de s’abstenir d’alcool en février. Parce qu’il y a moins de jours d’abstinence à subir ? J’ignore la réponse. On peut tout supposer, vu que les Belges sont quand même réputés pour leur sens de la débrouille.
Et pourtant, je vais vous faire goûter une boisson énergisante qui m’a proprement secouée, qui m’a donné du tonus pour l’année à venir.

Il existe encore des prophètes, il faut les écouter et les lire pour nous faire sortir de notre zone de confort, pour arracher les couettes mentales ou physiques, sous lesquelles nous nous planquons, pelotonnons en ces jours de neige (j’écris en ce jour d’Epiphanie), pour nous enlever nos boules quiès et pour faire monter le son de notre conscience. Si nous en avons une. On peut en douter parfois pour certains, au vu de leurs actions.

Jonathan Safran Foer, écrivain américain, a reçu le prix Primo Levi, à Gênes, en mai dernier, au centre culturel du même nom, centre fondé pour approfondir la connaissance de la culture et du judaïsme. Lors de la remise de ce prix, l’auteur a prononcé un discours absolument prophétique, non dans le sens de prédiction, mais dans son sens premier de porte-parole de Dieu.
Il part de l’œuvre de Primo Levi, « Si c’est un homme » que je vous conseille de lire, et déclare que Levi, rescapé des camps de concentration écrivait pour nous troubler, ni pour nous divertir, ni pour nous choquer, mais pour nous empêcher d’être indifférents à ce qui se passe autour de nous.
Il nous faut quitter notre tranquilité, comme Abraham, comme Moïse, pour arriver à la conscience.
Dans l’imaginaire moral juif, être troublé n’est pas une faiblesse, c’est une force et nous voyons Job, Abraham, Moïse, discuter avec Dieu, contester, marchander.

La compassion dans le judaïsme n’est pas sentimentale, pleine de pitié, elle est féroce, incarnée. Elle est douloureuse. Elle nous transforme.
Celui qui n’est pas troublé par la souffrance d’autrui est suspect.
Le rabbin Abraham Joshua Heschel écrit : « Le contraire du bien n’est pas le mal : c’est l’indifférence ».
Primo Levi ne nous montre pas seulement ce qui s’est passé à Auschwitz, mais comment c’est arrivé.

Le discours de Jonathan Safran Foer, compte dix pages, toutes plus interpellantes les unes que les autres, impossibles à résumer en une seule feuille. Je l’envoie à quiconque en fait la demande.

Absence de réaction, indifférence ont mené à l’horreur absolue et pourraient encore y mener. Est-ce cela que nous voulons ? J’aimerais entendre, lire, de la part de nos Eglises protestantes un message aussi « troublant », aussi prophétique, aussi lucide, aussi courageux. Lors de l’ « intronisation du roi Trump », l’évêque Mariann Budde a eu des paroles courageuses, mais la réaction de notre Eglise m’a fait penser à du thé pas assez tiré. Où est le courage là-dedans ? On est dans la diplomatie, certainement pas dans une parole prophétique. Et quand on constate ce qui se passe aujourd’hui dans le monde : Gaza, Ukraine, Soudan, Amérique latine, etc., les protestations timides, la couardise feront qu’un jour nous tous serons ou esclaves ou martyrs.

En attendant, il n’est pas trop tard pour boire la boisson forte d’une parole qui nous vient de Dieu. Je vous souhaite d’être troublés à votre tour.

Yvette Vanescote
Février 2026