HÉRITAGE

Une photo, à laquelle je tiens beaucoup, doit dater de la fin des années 20…1920 !
Y figurent « Maman Na » (Célina), Tante Sophie, sa fille, Henry Dumont, son fils (mon arrière-grand-père) et son épouse Rosa Strimel, couturière de son état à Solre-sur Sambre.
« Maman Na » avait la réputation d’avoir un fichu caractère, selon les dires des jeunes de la famille de cette époque-là ! Elle marchait courbée, ployée par une colonne en mauvais état.
Rosa, la couturière, passait ses jours et ses nuits à coudre, en vue de la fête du village : toutes ces dames désiraient une nouvelle toilette pour s’afficher en public. Rosa disait à ses ouvrières de se taire quelques instants et elle dormait durant ce petit temps, la tête posée sur ses bras à même la table de couture.
Aussi, sur la photo, paraît-elle nonante ans, alors qu’elle est entrée dans la soixantaine depuis pas très longtemps sans doute.
Ses vêtements paraissent très simples pour une couturière (ce sont les cordonniers…), mais je repère à son cou un petit bijou aussi simple que sa tenue et dont j’ai hérité.
Henry, une armoire à glace, selon la légende familiale (je n’ai pas cette impression à voir la photo) adorait le gras de la viande ! Il est d’ailleurs mort d’un AVC.
Je ne me rappelle plus son métier. J’ai envie de dire boucher, mais je me trompe peut-être.
Sur la photo : ma mère, petite jeune-fille dans une jolie robe blanche. Elle tranche parmi toutes ces personnes âgées habillées de noir.

J’ai connu la génération suivante : Emilia, fille de Rosa et d’Henry, femme d’électricien qui en a vu des vertes et des pas mûres avec un mari disons… difficile. Ce dernier s’est recyclé, en fin de vie, en « évangéliste » car il découpait une ancienne Bible pour afficher, dans la vitrine de son ancien magasin, des textes disparates qu’il assemblait à son goût pour reformer l’évangile selon saint Désiré, disions-nous, jeunes rosses que nous étions. Les copier/coller n’existaient pas encore ! Je suis certaine qu’il aurait été champion de cette technique informatique.
Il tenait une assemblée (3 vieilles dames) chez lui.

Génération suivante : Gabrielle, alias Gaby, et Albert, membre de consistoire et trésorier pendant des décennies à l’église de l’Observatoire (appelée ensuite Botanique), qui ne les a pas connus ?
Ils étaient de tous les coups : cela allait de la soupe offerte, la préparation de repas de fête pour l’église, l’animation de groupe d’anciens, l’accueil sans faille de qui avait besoin d’un logement, à l’animation d’un cercle de jeunesse et l’accueil presque hebdomadaire de ces jeunes pour un goûter/souper tartines à la confiture… Impossible de décrire leurs vies si remplies, si généreuse et ouvertes à tous.
Gaby aussi a fini ses jours avec un dos courbé…

Du côté paternel : Joséphine Lebrun, épouse Delhove, tenait une épicerie à Marchienne- Docherie et lorsqu’elle nettoyait son magasin et qu’un gamin crotté y venait pour un achat, elle lui lavait le visage avec son torchon.
Essayez de faire ça aujourd’hui ! L’important, c’est de souligner son souci de ces enfants mal ou pas lavés.
Elle donnait un œuf en cachette à sa fille anémique Joséphine, ma grand-maman, au grand dam du frère aîné de la fratrie de huit enfants, jaloux à mort. Joséphine « trop faible pour aller à l’école », travaillait aux briques avec son père et traversait le canal avec une embarcation pleine de briques, son père étant trop peureux pour le faire ! Au moins, là elle prenait de l’exercice au grand air pour se fortifier !
Lors de l’Expo58, elle a vendu je ne sais combien de cartes de soutien (sous forme de briques, cela ne s’invente pas) pour le financement du pavillon protestant et elle y allait fidèlement tenir la permanence.
Joséphine épouse d’Elie Lombart, employé dans une banque qui a fait faillite, membre d’église actif et fidèle. C’était apparemment un joyeux drille, plein d’imagination, qui rédigeait des acrostiches, en wallon ou en français, pour tous les invités d’une fête familiale ou d’une noce. J’aurais tant aimé le connaître !

Quand je me suis mise à rassembler toutes sortes de généalogies, de photos, de courrier, de souvenirs, de faire-part de décès encore largement bordés de noir, pour créer l’album de mes racines, j’ai été prise d’une émotion intense à penser à tous ces ancêtres qui m’ont précédée et qui m’ont légué, en plus de leur exemple, de leur courage, de leur engagement fidèle, des traits de caractère, des dons, des ressemblances physiques. Par exemple un dos qui a fâcheusement tendance à se courber !
Je ne suis qu’un simple chaînon, en tension entre ceux qui ne sont plus et les générations futures que je ne connaîtrai pas, constat qui incline à l’humilité. Qu’importe, pourvu que je transmette le bel héritage.

Yvette Vanescote
Novembre 2022