Ô temps ! suspends ton vol
« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours ! »
Voilà que je viens de me régaler à relire ce fameux poème « Le Lac » d’Alphonse de Lamartine.
On contemple l’onde du lac du Bourget avec lui, on voudrait aussi saisir à pleines mains ce temps qui fuit, aux berges si fragiles. On compatit à sa souffrance de l’absence de l’aimée, on regrette, avec lui, les jours heureux, sublimes, d’une présence adorée mais devenue impossible.
D’où j’écris, j’entends le tic-tac entêté d’une ancienne horloge qui égrène inexorablement le temps qui passe. Elle va son chemin, imperturbable, découpant les jours et les nuits en autant de petits pointillés sonores, que l’on se repose, qu’on agisse, qu’on rie ou ait envie de pleurer, qu’on rayonne ou soit courbé par la douleur. Un point à la fois, à la façon des lissiers d’antan qui se penchaient, heure après heure, jour après jour, mois après mois, sur la même tapisserie, elle brode le temps de la vie qui court, qui ralentit, qui traîne, qui sautille.
Et pourtant, contrairement à son rythme immuable, indifférent aux événements et aux humeurs, à la lumière ou à l’obscurité, à la vie ou à la mort, le temps qui passe ne résonne pas toujours de façon identique dans le cœur et dans la tête.
Oui, il y a le temps de l’absence et de la présence, le temps du travail et du repos, de la paix et de la guerre…
Qui d’autre que l’Ecclésiaste a mieux décrit cette alternance des temps pour aimer et pour haïr, naître ou mourir, planter ou arracher ?
Et même si ses paroles peuvent sembler désabusées, dans un constat de fin de vie qui paraît amer, il ne faut pas douter que semer est toujours possible, même s’il faut arracher, que la mort n’empêche pas la naissance et que l’amour peut surpasser la haine.
Revenons au temps et à sa perception si différente, selon les circonstances et les âges : une minute d’accouchement semble une éternité, une minute de lecture d’un roman passionnant passe comme une seconde. Une minute, perdu dans la forêt ne vaut pas une minute de contemplation de la nature, une minute de chahut n’égale pas une minute d’une musique divine, une minute d’enfant s’écoule lentement, alors que l’heure du vieillard semble fuir à toute vitesse.
Et on répète avec le poète : Ô temps ! suspends ton vol… On voudrait le retenir, s’y accrocher, il s’échappe, nous fouette comme un vent d’automne, il s’écoule comme du sable impossible à garder prisonnier dans la paume.
Le temps, dans tous ses états, nous est donné, je dirais même accordé, prêté, pour une durée finie, courte ou plus longue, mais toujours vers la même fin inexorable.
Comment le vivre ? De quelle façon l’habiter ? Certainement pas en le tuant (quelle expression terrible, tuer le temps !)
Chacun, chacune trouve sa manière de suivre l’écoulement des heures, des journées, des années, d’une vie entière. Est-ce toujours la bonne ?
Nous avons des choix à faire, des pistes à suivre, des exemples à copier… Il nous reste à chercher.
« Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
Tout dise : Ils ont aimé ! » (Lamartine)
Yvette Vanescote
Novembre 2026